Introduction
La biguine, genre musical emblématique des Antilles françaises, incarne une riche histoire de rencontres culturelles et d'expressions identitaires. Née de l'alchimie entre les mélodies européennes et les rythmes africains, elle a traversé les époques, évoluant et se réinventant au gré des influences et des contextes sociaux. Cet article explore l'histoire fascinante de la biguine, de ses origines dans les îles ensoleillées à son épanouissement dans les cabarets parisiens, en passant par son rôle dans l'affirmation de l'identité antillaise.
Genèse et Évolution de la Biguine
Aux Sources de la Musique Créole
La biguine est un fruit de la colonisation et de l'esclavage aux Antilles françaises, principalement en Martinique et en Guadeloupe. Elle est née de la "merveilleuse faculté de l'oreille de l'esclave Noir à s'approprier la musique du maître Blanc". Dans les habitations, les colons organisaient des réceptions et des bals où l'on dansait le menuet, la gavotte, le quadrille, puis la valse, la polka et la mazurka. Les esclaves, dotés d'un talent musical inné, ont progressivement intégré ces influences européennes à leurs propres traditions rythmiques africaines.
Saint-Pierre, Berceau de la Biguine
Après l'abolition de l'esclavage en 1848, Saint-Pierre, capitale culturelle de la Martinique, est devenue le lieu de prédilection de la musique créole. La ville possédait un théâtre où se donnaient des concerts et des opéras, et où l'on organisait des bals. Mais c'est dans les bastringues et les cercles de société que s'est véritablement façonnée la musique populaire, dédiée essentiellement à la danse.
Trois genres fondamentaux ont émergé :
- La biguine à deux temps, dérivée syncopée de la polka.
- La valse créole, emphatique et langoureuse.
- La mazurka, à trois temps, alternant des parties alertes et sentimentales.
Le quadrille à commandements et la valse pasillo complétaient ce panorama musical. La clarinette était l'instrument par excellence de la musique antillaise, accompagnée du trombone, de la guitare, du violon et du violoncelle. La chanson créole, souvent satirique, colportait les faits divers de l'île sur des airs de biguine.
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La Catastrophe de 1902 et le Relais de Fort-de-France
La destruction de Saint-Pierre par l'éruption de la Montagne Pelée en 1902 a marqué un tournant. Fort-de-France a pris le relais en tant que centre musical de la Martinique. Les orchestres et les musiciens de cette époque sont décrits dans la biographie "La Biguine de l'Oncle Ben's" d'Ernest LEARDEE.
L'Éclosion de la Biguine à Paris
Le Bal Nègre de la Rue Blomet et la "Revue Nègre"
Dans les années 1920, la biguine a connu un essor spectaculaire à Paris. Le "Bal Colonial de la rue Blomet", créé en 1924 par Jean REZARD-DESVOUVES, était animé par des musiciens antillais rescapés de la Première Guerre mondiale. Ce lieu est devenu un symbole de la culture noire à Paris. Roger Vailland décrit la fascination exercée par la musique et les danses créoles sur le public parisien, rompant avec le conformisme des danses européennes.
La "Revue Nègre" de Joséphine BAKER au Théâtre des Champs-Élysées en 1925 a également marqué les esprits, révélant un nouvel aspect du Monde Noir à un Paris suffoqué.
Les Premiers Enregistrements et l'Ascension d'Alexandre STELLIO
Les premiers enregistrements de biguine ont été réalisés à Paris en 1929 par Alexandre STELLIO, avec l'orchestre comprenant Ernest LEARDEE, Archange SAINT-HILAIRE et Victor COLLAT. Ces disques ont connu un succès retentissant, popularisant la biguine auprès d'un large public. Cependant, des conflits financiers ont conduit à la dissolution du groupe. STELLIO a continué à animer des soirées dans différents lieux parisiens, tandis qu'Ernest LEARDEE a pris la direction de l'orchestre du Blomet.
Félix VALVERT : Un Musicien Guadeloupéen à Paris
Félix VALVERT, musicien guadeloupéen passionné, a joué un rôle important dans la scène musicale parisienne. Après un parcours atypique, il est devenu banjoïste et saxophoniste, se produisant dans divers établissements et participant à des enregistrements. Son swing intense et son talent ont contribué à l'essor du jazz antillais.
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La Diversification des Orchestres et des Enregistrements
Dans les années 1930, de nombreux autres musiciens et orchestres antillais ont émergé à Paris, enregistrant des biguines et contribuant à la richesse de ce genre musical. Parmi eux, on peut citer Paul DELVI, Henri MATEO, Nelly LUNGLA et Pollo MALAHEL.
Caractéristiques et Thèmes de la Biguine
Un Mélange de Cultures et de Rythmes
La biguine est un mélange de cultures africaine, européenne et caribéenne. La présence africaine se ressent dans le rythme, la mélodie et la composition des groupes. Les instruments traditionnels incluent les tambours, les percussions, les guitares, les violons, les synthés, les cuivres et les instruments artisanaux. Le rythme prédomine sur la mélodie, avec une grande part d'improvisation.
Des Thèmes Variés et Engagés
Les paroles des biguines abordent des thèmes variés, allant de l'amour à la satire sociale, en passant par la dénonciation des injustices et des inégalités. Elles reflètent la vie quotidienne des Antillais, leurs préoccupations et leurs aspirations. Certaines chansons dénoncent l'infidélité, les problèmes de voisinage, l'aliénation culturelle et les tares de la société coloniale.
La Biguine et l'Identité Antillaise
La biguine a joué un rôle essentiel dans l'affirmation de l'identité antillaise. Elle a permis aux Antillais de revendiquer leurs origines et leur spécificité culturelle. Malgré les tentatives d'effacement du passé africain, le "feeling" est resté bel et bien africain. La biguine a contribué à la prise de conscience des origines et à la revendication de la spécificité antillaise.
La Biguine Après la Seconde Guerre Mondiale
La "Canne à Sucre" et la Transmission de la Tradition
Après la Seconde Guerre mondiale, la "Canne à Sucre" est devenue un lieu important pour la musique antillaise à Paris. Nelly LUNGLA y présentait son quadrille antillais. Des musiciens comme Al LIRVAT ont continué à faire vivre la tradition de la biguine, en composant des chansons emblématiques et en se produisant dans des cabarets et des festivals.
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L'Évolution de la Musique Antillaise et l'Émergence du Zouk
La musique antillaise a continué à évoluer, donnant naissance à de nouveaux genres comme le zouk, le zouk-love, le ragga et le dancehall. Curieusement, c'est à Paris que la production musicale antillaise est restée si importante, avant de retourner se ressourcer dans les îles.
La Biguine Aujourd'hui : Entre Tradition et Modernité
Aujourd'hui, la biguine est confrontée à la concurrence des musiques internationales et est parfois considérée comme désuète. Cependant, elle reste un symbole important de l'identité antillaise et un témoignage de l'histoire de la musique créole. Des initiatives sont prises pour préserver et promouvoir la biguine, en l'intégrant dans les écoles de musique, les festivals et les événements culturels.
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