L'avortement est une question complexe, profondément ancrée dans l'histoire, la philosophie, le droit et la morale. Cet article vise à explorer les différentes perspectives sur ce sujet, en particulier en ce qui concerne la position de l'Église catholique et les arguments des libéraux et des libertariens.
Contexte Historique et Juridique de l'Avortement
La Répression Historique de l'Avortement
Historiquement, l'avortement a été sévèrement réprimé, notamment en France. L'article 317 du code pénal interdisait déjà l'avortement, mais la loi du 31 juillet 1920 a renforcé cette répression en condamnant également la provocation à l'avortement, la révélation de procédés contraceptifs et la propagande anticonceptionnelle. Sous le régime de Vichy, l'avortement est devenu un crime d'État, passible de la peine de mort, et deux personnes ont été exécutées pour ce motif.
L'Évolution Vers la Légalisation
Dans les années 1950, des voix se sont élevées pour dénoncer le caractère répressif de la loi de 1920 et pour promouvoir un accès libre aux contraceptifs modernes afin de prévenir les avortements clandestins. Le Mouvement français pour le Planning familial, né en 1956, a joué un rôle important dans cette lutte. La loi du 28 décembre 1967 a autorisé la vente de contraceptifs, mais elle restait restrictive.
Après 1968, le Mouvement de libération des femmes (MLF) a revendiqué l'avortement libre et gratuit au nom de la libre disposition de leur corps par les femmes. Le manifeste des 343 femmes ayant déclaré avoir avorté, publié en 1971, a marqué un tournant dans le débat public. En février 1973, 331 médecins se sont accusés d'avoir pratiqué illégalement des avortements et ont réclamé le changement de la loi.
La Loi Veil : Un Compromis Historique
Dans ce contexte de revendications et de contre-mouvements, Pierre Messmer, Premier ministre de Georges Pompidou, a décidé de modifier la loi pour élargir l'avortement thérapeutique. Cependant, le projet a rencontré des clivages partisans et a été renvoyé en commission. Après la mort de Pompidou, Valéry Giscard d'Estaing a fait de la question de l'avortement un symbole de sa volonté de réforme.
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Simone Veil, nommée ministre de la Santé, a joué un rôle clé dans la recherche d'un consensus. Elle a défendu un projet de loi pour libéraliser la loi Neuwirth de 1967 et banaliser la contraception. La loi n°74-1026, promulguée le 4 décembre 1974, a instauré le principe de la contraception libre et gratuite.
Le débat sur l'interruption volontaire de grossesse s'annonçait plus difficile. Simone Veil a préparé un texte de conciliation qui reposait sur le principe d'une libéralisation fondamentale de la législation sur l'avortement : toute femme dans les dix premières semaines de sa grossesse et qui se trouvait en "situation de détresse" pouvait faire la demande d'un avortement auprès d'un médecin. Le texte prévoyait également des mesures dissuasives et réaffirmait la clause de conscience pour les professionnels de santé opposés à la pratique de l'IVG.
Le 26 novembre 1974, Simone Veil a prononcé un discours resté célèbre à l'Assemblée nationale. Elle a justifié un nécessaire changement en soulignant que la loi n'était plus respectée et que l'avortement clandestin était dangereux pour les femmes. Les débats ont été passionnés, mais la loi a été adoptée grâce au soutien de parlementaires de la majorité et de l'opposition.
L'Avortement en France Aujourd'hui
La loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse ou « Loi Veil » est entrée en vigueur en France le 17 juillet 1975. La condition sous laquelle une femme pouvait recourir à l’lVG était alors la « situation de détresse » et le délai fixé à dix semaines de grossesse. Depuis 2001, ce délai a été repoussé à douze semaines et depuis 2014, la notion d’état de détresse a été supprimée.
La législation française distingue l’avortement comme interruption volontaire de grossesse (IVG), qui se pratique par voie médicamenteuse ou par une opération chirurgicale, de l’avortement comme interruption médicale de grossesse (IMG) ou « avortement thérapeutique ». L’IMG est autorisée en France depuis 1994 sans restriction de délai et peut être pratiquée uniquement pour motif médical, lorsque la vie de la mère est en danger, ou que l’enfant à naître présente ou est susceptible de présenter une anomalie sévère.
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La Position de l'Église Catholique sur l'Avortement
Une Condamnation Constante
La position du Saint-Siège sur l'avortement est constante : c'est un homicide. La constitution épiscopale Gaudium et Spes (1965) condamne « tout ce qui s’oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d’homicide, le génocide, l’avortement ». L'Église remet en question la légitimité du concept même de droit lorsqu'il s'agit de l'avortement. La lettre apostolique Mulieris dignitatem de 1988 s'en prend explicitement à « la question des « droits de la femme » ».
La Maternité et le "Génie Féminin"
La maternité est considérée comme un caractère intrinsèque de la féminité. La lettre encyclique Evangelium vitae (1995) appelle à un « nouveau féminisme » qui « sans succomber à la tentation de suivre les modèles masculins, sache reconnaître et exprimer le vrai génie féminin dans toutes les manifestations de la vie en société, travaillant à dépasser toute forme de discrimination, de violence et d’exploitation ». Le « génie féminin » se réalise dans la maternité et consiste entre autres à lutter contre la « culture de la mort » que sont l’avortement et l’euthanasie.
Le Lexique des Termes Ambigus et Controversés
Le Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques (2003) définit le droit à l’avortement comme une « norme » faisant partie des « valeurs de la démocratie pluraliste sur les droits de l’homme », voulue par les Nations unies et favorisée par la globalisation, et ayant pour seul but que « la destruction de la famille ».
Les Divergences au Sein de l'Église
Si le discours autorisé de la hiérarchie ecclésiastique condamne sans exception l’avortement, les ecclésiastiques belges se sont longtemps gardés de soutenir ouvertement les engagements plus musclés. A la suite d’Humanae Vitae (1968), l’Eglise enseignante (le clergé) s’est coupée d’une partie importante de l’Eglise enseignée (le laïcat). Une même hostilité s’exprime à chaque fois qu’un membre du clergé condamne toute forme d’ivg (y compris en cas de danger pour la vie de la femme, de viol ou d’inceste).
De nombreux intervenants médicaux et sociaux ainsi que des intellectuels catholiques ont pris (et prennent) la parole pour exprimer leur désaccord. C’est aussi le moment où se développent des mouvements de laïcs chrétiens engagés dans une foi décléricalisée et plus individualisée au nom des grands combats de la fin du siècle : le féminisme, l’écologie, l’immigration (clandestine ou non), la pauvreté ou encore la famille et ses valeurs.
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Le Tournant d'André Léonard
Après la nomination d’André Léonard à l’archevêché de Malines-Bruxelles en 2010, le discours officiel change en profondeur. En avril 2015, son homélie pascale qui commémore en la déplorant les vingt-cinq ans de la loi de dépénalisation de l’avortement, a choqué toute la presse.
Ces déclarations s’inscrivent dans un mouvement global qui intègre toutes les pratiques de l’ivg (y compris médicale) dans un argumentaire plus large : la défense de la vie. Bien que, comme l’a montré Maria Eleonora Sanna, le Saint-Siège élabore une rhétorique qui met en avant le bien-être et l’épanouissement des femmes en adéquation avec les principes du libéralisme contemporain, le discours fait de l’opposition à toute intervention de l’homme dans la gestation un rempart contre l’individualisme mortifère engendré par le système libéral.
Les Arguments des Libéraux et des Libertariens
La Sphère Privée et le Droit au Corps
Une partie des libéraux et des libertariens considèrent que l'avortement relève de la sphère privée et défendent l'avortement, considérant soit que l’embryon n'est pas un être humain, soit que, même humain au sens biologique du terme, il n’est pas une personne au sens juridique du terme.
Murray Rothbard considère l'avortement, à tout moment de la grossesse, conforme au droit naturel, au nom d'un droit de la femme sur son propre corps et de l'inaliénabilité de la volonté humaine.
L'Évictionnisme et les Droits de Propriété
Walter Block adopte une position libertarienne intermédiaire, l'évictionnisme : le fœtus non désiré serait considéré comme un intrus et devrait être traité comme tel par la mère, propriétaire de son propre corps, mais en adoptant la manière la moins violente possible.
Bertrand Lemennicier aboutit à une conclusion semblable en raisonnant en termes de droits de propriété, avec comme axiome ou prémisse de départ la propriété de soi-même. Il y aurait conflit de droit de propriété entre le fœtus et la mère ; ce conflit se résoudrait très simplement par la règle du premier occupant. La femme serait par nature la première occupante de son corps, elle ne pourrait être contrainte de conserver dans son corps ni d'élever un être qu'elle jugerait indésirable.
Les Critiques de la Position Libertarienne
Martin Masse remarque que, si le fœtus est un intrus, la femme a agi d'une façon telle qu'elle a créé cette nouvelle vie ; elle est responsable de cette situation, et non pas la victime (sauf cas de viol). De même, Jim Sadowsky remarque que le fœtus ne peut être considéré comme un intrus, puisqu'il est en fait dans son habitat naturel ; et même s'il devait être considéré comme un intrus, il n'y a pas de raison de punir une intrusion par la mort.
Le Statut de l'Embryon et le Droit à la Vie
La question de savoir à partir de quand on est un être humain, ou tout du moins un « être juridique » jouissant de droits, notamment du droit à la vie, est centrale dans le débat. Il existe un écart important entre la position des anti-avortement, pour qui on est un être humain dès la conception, et les positions pro-avortement pour lesquelles on n'est un être jouissant de droits qu'à la naissance.
La Pénalisation de l'Avortement
La question de savoir si l'avortement est exclusivement une affaire privée ou doit-il être pénalisé est problématique dans une perspective libertarienne, où le droit public et le droit pénal n'existent plus. De quel droit quelqu'un d'étranger à l'affaire peut-il réclamer la pénalisation d'un avortement si la famille est consentante ?
David Friedman suggère que, dans une société libertarienne, différents tribunaux pourraient appliquer concurremment différentes législations, certaines pouvant être favorables à l'avortement, d'autres non.
L'Éthique de l'Avortement : Un Débat Philosophique
Le Statut Moral de l'Embryon
La question éthique centrale posée au sujet de l'avortement concerne principalement celle de la détermination du statut moral de l'embryon humain. Il s'agit de savoir si les entités anténatales humaines ont un statut moral, si ce statut moral leur donne droit à la vie, et s'il est par conséquent moralement permis ou non de mettre un terme à leur développement.
La Notion de Personne
La notion de personne renvoie traditionnellement à une entité capable de manifester certaines propriétés mentales : être conscient de soi, vouloir, prendre des décisions, communiquer, etc. Ces critères sont néanmoins discutables en ce qu’ils excluent les jeunes enfants, les individus dans le coma ou ayant un handicap cognitif sévère.
Les Arguments en Faveur et Contre l'Avortement
Les arguments en faveur de l'avortement mettent en avant le droit des femmes à disposer de leur corps, la nécessité de prendre en compte la situation de détresse de la femme, et le fait que l'embryon n'est pas encore une personne. Les arguments contre l'avortement mettent en avant le droit à la vie de l'embryon, le caractère sacré de la vie humaine, et le fait que l'avortement est un acte immoral.
La Pertinence de l'Approche Métaphysique
Le fait qu’aucune position n’apparaisse plus raisonnable que l’autre et que chaque position repose sur une certaine conception métaphysique de l’identité personnelle nous conduit à évaluer la pertinence de l’approche métaphysique dans le débat sur l’avortement.
Bien que la métaphysique puisse éclairer les enjeux de l’avortement de façon neutre, elle ne peut à elle seule résoudre ce débat en raison d’autres aspects essentiels d’ordre éthique, pragmatique et empirique.
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