Le corps féminin, longtemps relégué au silence et à l'invisibilité, est devenu un champ d'expression privilégié pour les artistes-femmes. À travers divers médiums, notamment l'art textile, elles explorent des thématiques autrefois taboues, telles que la sexualité, la menstruation et les violences faites aux femmes. Cet article explore comment ces artistes utilisent leur art pour défier les normes sociales, visibiliser le corps féminin et revendiquer leur place dans un monde de l'art historiquement dominé par les hommes.
L'Art Textile : Un Médium d'Émancipation Féminine
Considéré comme une activité ou un passe-temps féminin, le travail de l’aiguille et du fil est associé à l’univers domestique auquel une grande majorité de femmes ont été assignées pendant des siècles. C’est l’ambivalence de ce médium, à la fois symbole d’exclusion et savoir-faire spécifiquement féminin, que de nombreuses artistes-femmes ont imposé sur la scène des avant-gardes au cours du 20e siècle et jusqu’à nos jours encore. En effet, les artistes du Soft Art décident de faire des pratiques populaires méprisées leur moyen d’expression par excellence, et ce, quand d’autres femmes-artistes préfèrent investir des disciplines reconnues pour y gagner une place légitime.
Ainsi, l’art textile apparaît comme le lieu d’une double émancipation : émancipation des femmes-artistes qui utilisent, dès le début du XXe siècle, des savoir-faire transmis par des générations successives de femmes pour affirmer leur identité au sein d’un champ artistique dominé depuis toujours par les hommes; émancipation de techniques et de mediums qui jusqu’alors n’étaient pas admis dans le champ de l’art officiel.
Visibiliser le Corps Féminin : Sexe, Sexualité et Menstruations
La lutte féministe menée par les artistes-femmes ne se cantonne pas au discours social et politique. L’art devient l’espace d’une visibilisation du corps féminin, où sexe et sexualité sortent de l’invisibilité imposée par le tabou. Judy Chicago (née en1939), figure du féminisme états-unien, laisse affleurer dans ses toiles abstraites la forme du sexe féminin dans des compositions colorées et symétriques. Dans les années 1980 le propos de Chicago devient nettement plus explicite et politique.
Le sang menstruel devient le vecteur d’un message politique : déjà en 1971, Judy Chicago avait montré l’in-montré dans une photographie iconique au titre humoristique, Red Flag, s’exhibant en gros plan extirpant un tampon sanglant de son vagin. C’est elle aussi qui avait conçu la salle de bain de la Womanhouse, d’un blanc hygiéniste tout en la souillant de tampons usagés. Le sujet reste encore aujourd’hui transgressif. Sarah NAQVI (née en 1997), Blood isn’t blue série Menstruation is normal, 2016, broderie de fils et perles sur serviette hygiénique, coll.
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En 2013, la craftiviste et australienne Casey Jenkins, durant vingt-huit jours s’est assise au Darwin Visual Arts Association pour tricoter un fil de laine enfoncé chaque matin dans son vagin, période de règles incluse. La longue écharpe de quinze mètres qui en résulte tient ainsi le journal de son cycle menstruel.
Womanhouse et le Cunt Art : Subversion et Provocation
Mais Judy Chicago n’a pas seulement créé : elle a formé une génération de femmes-artistes en ouvrant au début années 1970, avec la Canadienne Miriam Shapiro (1923-2015), le premier département des études féministes de l’art au California Institute of the Arts. Les deux consœurs encouragent leurs étudiantes à se tourner vers des moyens d’expression kitsch ou domestiques, dénigrés par les hommes et méprisés par l’establishment artistique. Et pour leur donner un espace d’expression, elles créent en 1972 la Womanhouse. C’est là, aux côtés d’œuvres subvertissant l’univers féminin - cuisine à tétons, salle de bain à menstruations, etc. - que l’on trouve la Womb Room (chambre utérine) encore appelée Crocheted Environment (« environnement au crochet ») de Faith Wilding, grande hutte réalisée au crochet dont les fils tissés évoquent autant le cocon protecteur que l’endomètre.
Quelques-unes de ses élèves constituent alors, dans les années 1970 le Cunt Art (art du« con ») mouvement tant artistique que politique. L’iconographie vaginale, selon la dénomination anglo-saxonne, essaime, par tous les mediums dont l’art textile : parmi ces œuvres, Kunda (1976), un napperon en forme de cœur avec une fermeture éclair qui représente la vulve sans ambigüité. Ainsi, la génération des anti-Pénélope des années 1970 pose les fondations de l’actuel Fiber feminist art et le travail des plus jeunes fait explicitement référence aux aînées : l’Islandaise Yrúrarí tricote des vulves qu’elle met en scène dans des photographies. L’afro-états-unienne Senga Nengudi (née en 1943) coud, à son tour, un zip sur une forme d’entrejambe réalisée avec des collants de femmes, son matériau de prédilection.
The Dinner Party : Une Œuvre Polémique
The Dinner Party (1974-1979) a en ce sens fait date. L’œuvre se présente comme une installation : sur chaque côté d’une grande table triangulaire dont la forme symbolise le sexe féminin, sont installés treize couverts composés d’une cuillère, d’une fourchette et d’un couteau, d’un calice et d’une assiette décorée d’une forme vulvaire, posés chacun sur un chemin de table brodé au nom d’une femme célèbre : Sappho, Judith, Virginia Woolf, la déesse primordiale, Emily Dickinson, Aliénor d’Aquitaine ou Artemisia Gentileschi, etc. L’œuvre, conçue et signée par Judy Chicago, a été réalisée de manière collective par une équipe de bénévoles, hommes et femmes, de son département d’études féministes.
Or, l’œuvre a fait polémique : très mal reçue par la critique d’art officielle qui a hurlé à « la pornographie en relief et en céramique » mais, également mal reçue par un certain nombre de féministes. Certaines critiquaient violemment le fait de réduire ces femmes d’exception, dont beaucoup étaient des intellectuelles, à leur vulve quand d’autres reprochaient à Chicago de n’avoir pas fait une place plus grande aux lesbiennes ou aux noires. Chicago rétorqua avoir voulu non pas faire œuvre de mise en lumière de femmes méconnues, mais un état des lieux de celles qui avaient marqué l’histoire. En outre, des antagonismes se manifestèrent à l’intérieur même de l’équipe : Frances Budden Phoenix, alors étudiante, fait partie des bénévoles et se plaint de l’autoritarisme de Judy Chicago. Elle brode le napperon « No goddesses. No Mistresses », version anarcho-féministe du « ni Dieu, ni maître » qu’elle tente de placer sous une des assiettes en signe de protestation, mais Chicago le remarque et le retire.
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Ainsi, l’œuvre fait débat à bien des niveaux : provocation ou avant-garde ? Création individuelle ou collective ? Art ou artisanat ? Judy Chicago ouvre ainsi la voie à tout un courant artistique de la représentation du sexe féminin, dont Georgia O’Kieffe avait été l’in-assumée précurseuse.
Au-Delà de l'Appareil Reproducteur : Le Corps Féminin dans son Ensemble
Il serait cependant réducteur de limiter l’iconographie féministe au seul appareil reproducteur. Le corps féminin dans son ensemble constitue le lieu d’investigation de la condition féminine. Ghada Amer, artiste égyptienne (née en 1963), reprend en broderies, les icônes pornographiques de la femme objet pour les dupliquer, les déformer, les biffer… les critiquer. Elle dit : « Coudre pendant des jours des images de femmes tirées de revues pornographiques destinées aux hommes est une aberration. Annegret Soltau coud des photographies de corps de femmes de la même famille pour les hybrider, mêlant corps jeunes et vieux. La couture, telle une cicatrice, abîme et relie. Elle suture tout autant qu’elle dévoile le dessous de la peau. L’artiste produit ainsi des images monstrueuses et glaçantes : des portraits où des tétons en gros plans prennent la place des visages, où deux corps de femmes cousus ensemble forment une araignée, où encore des sexes sur-dimensionnés ont pris la place du buste.
La traversée des apparences mène aussi à exposer l’intérieur du corps féminin. Ana Teresa Barboza exhibe la réalité anatomique des veines, cœur, estomac et intestins, par un travail de broderie virtuose sur des photographies de femmes nues. Pilar Albarracín (artiste espagnole née en 1968) se photographie quant à elle en uniforme de femme de chambre brodé des organes ou encore dans une robe de flamenco brodée d’intestins. Cette mise en scène du corps disséqué ne manque pas de rappeler la tradition des cires anatomiques qui, aux XVIIIe et XIXe siècles, exhibaient à l’attention des étudiants en médecine les organes de jeunes Vénus aux poses lascives et extatiques. Or les œuvres de ces artistes-femmes semblent prendre le contre-pied de ces représentations à la fois fascinantes et perverses.
Le Femgore : Quand l'Horreur Devient Féministe
Le femgore, contraction de « feminine » et de « gore », désigne un sous-genre littéraire de l’horreur mettant en œuvre du gore (bien sûr), une horreur extrême, du sang féminin et le corps des femmes. Et tous les enjeux qui y sont liés. Dans le femgore, des protagonistes PRINCIPALES brandissent des couteaux et autres armes tranchantes, mais ça ne résume jamais le propos. Elle est LA girl, celle autour de laquelle tout le récit s’articule.
Le femgore émancipe les femmes par la violence. La femme peut être un monstre à l’égal de certains hommes, et ça, c’est un postulat profondément libérateur et féministe. Le femgore peut-être de la transgression pure, provocant, trash, moralement malaisant…
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La Bande Dessinée : Un Terrain d'Exploration des Tabous Féminins
De l’œuvre pionnière de Liv Strömquist, L’Origine du monde, à l’enquête approfondie de Marie Dubois Un Bébé si je peux, les autrices de BD n’ont cessé ces dernières années de s’attaquer à de nombreux tabous. Le format est devenu un terrain d’exploration pour y questionner le rapport de la société patriarcale au corps des femmes.
Liv Strömquist a brisé tellement de tabous dans L’Origine du monde que des illustrations issues de la BD, montrant des patineuses dont les culottes sont maculées de taches de sang, ont fait scandale en 2017. Elles avaient été affichées dans les couloirs du métro de Stockholm et ont été jugées choquantes, surtout pour les enfants. L’Origine du monde déconstruit précisément les idées reçues, les fausses croyances et la honte qui entourent encore aujourd’hui les menstruations. Elle prend notamment le parti de dessiner un clitoris, des taches de sang et de redonner une existence artistique à ces sujets peu traités. Le tout avec son style punk et son humour décalé franchement irrésistible.
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