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La Berceuse de Van Gogh : Analyse d'un Chant Visuel

Introduction

La berceuse, un genre souvent perçu comme mineur, est profondément ancrée dans la tradition orale. Associée au bercement, elle est un chant d'attente, visant à apprivoiser le sommeil. Sa régularité rythmique, reproduisant les mouvements du berceau, est censée favoriser l'endormissement. Cet article explore la transformation de la berceuse lorsqu'elle passe de l'oral à l'écrit, et comment cette transition affecte sa malléabilité et son essence corporelle. Nous examinerons ensuite comment l'œuvre picturale de Vincent van Gogh, notamment sa série de tableaux intitulée "La Berceuse", réinterprète ce thème, évoquant un double endormissement, entre berceau et tombeau.

De l'Oral à l'Écrit : La Perte de la Malléabilité et du Corps

La transcription écrite de la berceuse, un mouvement ancien intensifié au XIXe siècle, soumet le genre à un ordre graphique strict. Les recueils de berceuses, tels que L’Emprô genevois, standardisent et uniformisent le chant, le faisant entrer dans les normes typographiques. Cette assignation graphique fige un énoncé qui, oralement, est malléable et adaptable.

Contrairement à la berceuse orale, dont la fin est marquée par l'endormissement de l'enfant, la version écrite est délimitée, examinée et décomposée. La berceuse orale est un échange ouvert, une interaction liée à une situation de communication paradoxale où aucune réponse articulée n'est attendue. L'effet performatif prime, laissant place à l'improvisation et à l'adaptation.

L'écriture, selon Rousseau, substitue "l'exactitude à l'expression", et la berceuse, en passant de paroles chantées à texte écrit, perd de sa vivacité. Un monde de sensations s'efface au profit d'une esthétisation d'un répertoire patrimonial. L'événement de parole unique qu'est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. L'enfant reconnaît l'inflexion d'une voix, ressent la chaleur, le souffle. Le rythme du balancement rappelle le rythme du ventre maternel. La berceuse écrite ne peut rendre compte de ce contact hic et nunc.

Le passage au répertoire révèle la perte du corps : celui du bercé et celui du berceur. La gestualité, le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques jouent un rôle essentiel. La berceuse peut se passer de mots, mais non du corps et du geste. Le mot "berceuse" lui-même, apparu dans la langue française peu avant les grandes collectes, marque un changement de paradigme culturel, où la dimension pragmatique s'efface au profit de la catégorisation littéraire savante.

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La Berceuse : Un Micro-Rituel Domestique

La berceuse est un micro-rituel domestique, un moment de passage de la présence à la séparation des corps. Le sommeil est l'expérience de la séparation originelle d'avec la mère. Pour s'endormir, il faut s'abandonner, apprivoiser le noir, le silence, la solitude, l'immobilité, le hors-temps. La berceuse, par ses paroles chantées, le rapprochement des corps et le balancement régulier, rassure et assure la transition. Ce geste de détachement doit être accompli avec délicatesse.

La Berceuse de Van Gogh : Un Double Endormissement

Vincent van Gogh, dans son tableau "La Berceuse", explore ce double endormissement, entre berceau et tombeau. L'artiste se demande s'il a "chanté avec ses couleurs une petite berceuse". La série des "Berceuses" encadre l'épisode de l'oreille coupée et précède le suicide de 1890, suggérant un lien entre l'enfance perdue et la mort prochaine.

Dans le tableau, une femme tient une corde accrochée à un berceau invisible. Ce geste évoque la quête d'apaisement, un retour aux gestes maternels. L'ambiguïté persiste : au bout de la corde, y a-t-il un berceau ou un cercueil ? La berceuse, ses chants, ses gestes, son "monde", traversent le temps et l'espace, suggérant une oralité retrouvée et un temps suspendu.

Berceuses Funèbres : Un Continuum Symbolique

L'anthropologie culturelle offre un autre exemple de ce continuum symbolique entre bercement des vivants et des morts à travers la danse sarde de l'argia. La personne piquée par l'argia, une araignée venimeuse, doit être exorcisée. L'argia, âme coupable, vient du monde des morts et injecte son tourment. Le rite approprié se choisit en fonction de l'identification de la victime à un enfant ou à un défunt. L'argia "petite fille" nécessite de placer la victime dans un berceau protecteur et de lui chanter des ninne nanne en pleurant.

La littérature offre également de nombreuses associations berceuse-mort, travaillant l'imaginaire des textes. Chateaubriand décrit le rite funéraire d'une jeune indienne berçant son enfant mort. Jehan Rictus fait entendre le parler d'une mère venue se recueillir sur la tombe de son fils guillotiné. Émile Zola scénographie le passage vers le grand sommeil dans L'Assommoir. Le "fais dodo" de la berceuse re-ritualise ce que la mort avait défait, ré-affiliant Gervaise au monde des humains.

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