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Berceuse une libellule histoire : Exploration des Komori Uta et leur Évolution Culturelle

Introduction

Le répertoire de la chanson enfantine au Japon s'est constitué entre les années 1880 et 1920, une période marquée par le développement de l'éducation musicale obligatoire et d'un mouvement poétique et littéraire. Au sein de ce répertoire, les berceuses japonaises, ou komori uta, occupent une place particulière. Ces chants d'endormissement, parfois chants de labeur, ont été réinterprétés par la chanson populaire et la musique classique, estompant ainsi leur origine : les gardes d'enfants. Cet article explore les komori uta, en mettant en lumière leur évolution, leurs caractéristiques distinctives et leur signification culturelle.

L'Origine des Komori Uta : Chants des Gardes d'Enfants

Les komori uta tirent leur nom des komori hôkô, ces jeunes filles, parfois âgées de seulement huit ou neuf ans, qui étaient employées pour prendre soin des enfants dans les familles. Envoyées loin de chez elles, elles passaient leurs journées à s'occuper des bébés de la famille pour laquelle elles travaillaient. Ces jeunes filles, souvent issues de milieux modestes, quittaient leur foyer pour travailler dans des familles plus aisées. Parfois, elles étaient employées dans des villes éloignées, ce qui entraînait un déracinement social, culturel et linguistique, comme en témoignent les paroles de leurs chansons.

Dans la rue, aux abords des champs et sur les chemins, parfois au sein d’un groupe, parfois seule, se dessine la silhouette menue de la garde d’enfant, un bébé endormi ou geignard sur le dos, le front ceint d’un hachimaki sur lequel elle a attaché des jeux pour amuser le nourrisson. Ainsi apparaît la garde d’enfant dans les quelques clichés d’elle qui nous sont parvenus de l’ère Meiji (1868-1912). C’est d’elle dont les berceuses japonaises tiennent leur nom. Car il s’agit bien là de l’origine étymologique de komori uta : une chanson (uta) des gardes d’enfants (komori). Il existait un métier, aujourd’hui complètement disparu, mais très courant au Japon jusqu’à la Seconde Guerre mondiale : celui de komori hôkô. Hôkô, ou hôkônin, est un terme qui désigne de manière générale une personne attachée au service d’un maître, depuis l’époque d’Edo (1603-1868). Dans la classe guerrière comme dans les campagnes, les contrats qui liaient l’employé à son patron étaient d’ordres divers (on pouvait être au service d’une maison de génération en génération, employé à vie ou pour quelques années seulement). L’employé était logé et nourri par son patron mais ne recevait aucune rémunération pour son travail. Dans la plupart des familles qui pouvaient se permettre d’avoir des employés de maison, et ce déjà à l’époque pré-moderne, il n’était pas rare que l’éducation des enfants soit confiée à la charge des domestiques de la maison (jochû). Parfois, cette tâche incombait à une employée particulièrement jeune, dont le métier était désigné par ce terme : komori hôkô. Malgré son jeune âge (entre sept et quatorze ou quinze ans), la garde d’enfant jouait un rôle médiateur dans cet espace laissé vacant : une grande sœur pour l’enfant gardé, une jeune employée du point de vue des parents. Souvent d’origine sociale très modeste, les komori quittaient leur foyer pour se rendre dans une famille plus aisée de la région, mais il pouvait arriver qu’elles soient employées dans des villes beaucoup plus lointaines, entraînant leur déracinement social, mais aussi culturel et linguistique, comme cela s’observe dans les paroles de leurs chansons.

Ces chansons servaient à endormir ou amuser l'enfant, mais elles étaient surtout un exutoire à la difficulté de leur travail et à leurs chagrins quotidiens. L'intérêt de la berceuse japonaise réside dans ce qu'elle révèle d'anciennes pratiques socio-culturelles de l'époque féodale qui se sont poursuivies dans le Japon moderne, et dont les témoignages sont inscrits dans les paroles de ces chansons, au moment de leurs premières collectes ethnographiques et ethnomusicologiques au début du xxe siècle.

Catégories de Komori Uta

Selon le dictionnaire de la musique, il existe deux catégories principales de komori uta : les nemurase uta ("chansons pour endormir") et les asobase uta ("chansons pour jouer").

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  • Nemurase uta : Ces chansons, destinées aux enfants, ont également une utilité pour l'interprète. Leur rythme lent et leur ambitus faible apaisent la mère ou la garde d'enfant, procurant un effet calmant. Les berceuses japonaises présentent des caractéristiques universelles : une syntaxe simple, des phrases courtes, une abondance d'onomatopées et une poétique adaptée aux échanges entre l'adulte et l'enfant. Certaines komori uta ont des mélodies simples, proches des comptines (warabe uta), tandis que d'autres sont plus sophistiquées et se rapprochent des chansons régionales des adultes (min'yô). On retrouve dans les komori uta l'emploi de dialectes et d'un registre enfantin et familier.
  • Asobase uta : Ces chansons pour jouer présentent des paroles riches en expressions humoristiques et plus élaborées que les chansons pour endormir. Elles sont reprises par l'enfant et lui permettent de s'amuser seul, ce qui inclut certains komori uta au répertoire des comptines.

La distinction entre ces deux catégories n'est pas toujours explicite. Le terme komori uta désigne en premier lieu l'activité de garde d'enfant, et non la visée de la chanson (endormir ou amuser). On s'éloigne donc de la définition stricte de la berceuse, qui est une chanson douce dont le but principal est d'endormir l'enfant.

Collecte et Étude des Komori Uta

Les komori uta ont fait l'objet de recherches scientifiques, notamment dans les années 1970, par des figures de l'ethnomusicologie japonaise comme Koizumi Fumio. Spécialiste des comptines enfantines, il est à l'origine de la théorie des tétracordes, composantes centrales de la structure mélodique des chansons traditionnelles japonaises. Il a mené de nombreuses enquêtes de terrain et a proposé une approche sociologique de la berceuse, comme révélatrice des inégalités sociales et de la lutte des classes dans un contexte d'inféodation des travailleurs ruraux.

Le poète et critique littéraire Matsunaga Goichi a également consacré sa carrière à l'étude des komori uta régionaux, dont il a analysé les paroles en tant que témoignages de la réalité socio-économique des mères et des gardes d'enfant dans les campagnes japonaises, en les confrontant avec des archives d'époque.

Les travaux de ces deux chercheurs sont complémentaires dans leurs approches et dans la méthodologie de recherche qu'ils appliquent, mais se focalisent sur les berceuses rurales issues des traditions populaires régionales en y associant des discours que l'on peut qualifier de culturalistes. En traitant les komori uta indépendamment du contexte musical général mais également de l'ensemble des réflexions portant sur la place de l'enfant dans la société japonaise au début du xxe siècle, il semble que ces auteurs ne rendent pas compte de l'évolution singulière que connut ce corpus musical.

Évolution et Modernisation des Komori Uta

L'avènement de la restauration Meiji (1868) et le processus d'occidentalisation ont transformé le paysage socio-économique japonais et ont conduit à l'avènement d'une culture moderne. Néanmoins, les komori uta de tradition orale, très ancrées localement, proviennent des campagnes et ont été créées au sein d'une population rurale pour qui les changements sociaux et économiques n'eurent d'impact que plus tardivement.

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Dans ce processus de modernisation, les komori uta ont fait l'objet d'une nouvelle interprétation de leurs fonctions et se sont vu octroyer une certaine dimension artistique. Les auteurs de ces chansons, paroliers et compositeurs japonais formés aux études occidentales, cherchaient à exprimer dans un langage musical et littéraire moderne une certaine forme de japonité qu'ils allaient puiser dans le folklore local, et donc aussi dans les berceuses.

Thèmes et Symbolisme des Komori Uta

Les komori uta reflètent les réalités de la vie rurale et les préoccupations des populations. Certaines berceuses évoquent le souhait irréalisable d'une alimentation plus riche, alors que d'autres présentent un caractère menaçant en mettant en scène le bestiaire folklorique le plus effrayant.

Selon un procédé classique, promettant à l’enfant qui s’endort sagement de rêver dans son sommeil de mets délicieux et de préparer au mieux la séparation, les paroles de ce type de berceuse révèlent ainsi le souhait irréalisable d’une population dont l’alimentation était essentiellement composée de bouillie de riz ou de blé, souffrant parfois de malnutrition et ce jusque dans les années 1930. À l’inverse, un autre ensemble de berceuses présente un caractère menaçant en mettant en scène tout le bestiaire folklorique le plus effrayant : tigre, chat sauvage, rat, démon, monstre, devenant un vecteur de transmission de l’héritage culturel familial et local. Selon les régions, on retrouve dans les berceuses l’évocation du folklore local et de ses entités les plus maléfiques. Ainsi, au nord du Japon, on mentionnera Yuki onna, cette femme fantôme au souffle glaçant et mortel, ou encore Namahage, une festivité originaire de la péninsule d’Oga, dans la région du Tôhoku, lors de laquelle les enfants paresseux sont menacés d’être emportés par des démons. Plus terrible encore, les komori uta sont les témoins d’une pratique courante surtout dans les campagnes les plus pauvres : les infanticides (mabiki), et notamment ceux des filles. On trouve des traces de cette pratique, qui présentait moins de risques pour la mère qu’un avortement, depuis l’époque de Nara (710-794) et jusqu’à la fin de l’époque d’Edo dans la classe paysanne, même si l’on constate des disparités selon les régions. Les infanticides sont d’ailleurs une thématique récurrente révélant la porosité entre les berceuses et les comptines. Ces paroles sont révélatrices d’une mentalité phallocrate (dansonjohi, « respect des hommes et mépris des femmes ») très ancrée dans les campagnes, également liée à la pensée du système féodal (hôkenshisô) qui prônait la soumission des plus faibles aux plus forts, comme le révèle également la pratique des parricides et matricides.

Komori Uta et Berceuses Occidentales : Similarités et Différences

Le terme komori uta désigne aujourd'hui la chanson pour endormir son bébé, synonyme du mot "berceuse" en français. Cet article a cherché à montrer quels aspects des komori uta les apparentent à la conception occidentale de la berceuse, mais également quelles caractéristiques les en éloignent significativement.

Si les komori uta partagent avec les berceuses occidentales des caractéristiques telles qu'une syntaxe simple, des phrases courtes et une poétique adaptée aux échanges entre l'adulte et l'enfant, elles s'en distinguent par leur origine liée à la pratique de la garde d'enfants et par les thèmes qu'elles abordent, souvent liés aux réalités de la vie rurale et aux inégalités sociales.

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