Introduction
La collaboration entre compositeurs et réalisateurs a souvent donné naissance à des œuvres d'art exceptionnelles, où la musique et l'image s'entrelacent pour créer une expérience immersive et émotionnellement riche. Cet article explore la dynamique créative entre Sergueï Prokofiev et Sergueï Eisenstein, en mettant en lumière leur travail sur les films Sadko et surtout Ivan le Terrible, et en analysant comment la musique, notamment à travers des airs comme la "Berceuse de Volkhova", enrichit le récit et approfondit la compréhension des personnages.
La Collaboration Eisenstein-Prokofiev : Un Partenariat Artistique au Service de la Grandeur Russe
La collaboration entre Eisenstein et Prokofiev est un exemple éloquent de la manière dont deux génies artistiques peuvent unir leurs forces pour créer des œuvres d'une puissance et d'une portée exceptionnelles. Après le succès retentissant d'Alexandre Nevski, Eisenstein fait de nouveau appel à Prokofiev pour Ivan le Terrible, un projet ambitieux qui bénéficie du soutien de Staline. Cette collaboration réunit une équipe de créateurs talentueux, dont Edouard Tissé, Vladimir Lougovskoy et Volski, chacun contribuant à la vision grandiose du réalisateur.
Prokofiev, de son côté, n'est pas étranger au monde du cinéma. Avant Ivan le Terrible, il a composé des musiques de film telles que Lermontov, Les Partisans dans les Steppes de l’Ukraine, Tonia, et Kotovski. Ces expériences lui ont permis d'affiner son approche de la composition pour le cinéma et de développer une sensibilité particulière à la narration visuelle.
Contexte de Création d'Ivan le Terrible : Guerre et Repli Stratégique
La création d'Ivan le Terrible se déroule dans un contexte historique tumultueux, marqué par la Seconde Guerre mondiale et la menace d'invasion de la Russie par Hitler. Comme de nombreux artistes soviétiques, Prokofiev est envoyé à l'arrière, dans des villes telles que Naltchik et Tbilissi. C'est dans cette retraite, tout en travaillant sur son opéra monumental Guerre et Paix, qu'il reçoit la lettre d'Eisenstein l'invitant à le rejoindre à Alma-Ata, au Kazakhstan, où se trouve le personnel de Mosfilm. C'est là que la première partie d'Ivan le Terrible est tournée entre 1943 et 1944. Prokofiev compose l'essentiel de la musique à son retour à Moscou et à Ivanovo, au sein de l'Union des Compositeurs Soviétiques, entre 1944 et 1945.
Évolution de la Musique de Prokofiev : De la Fusion à l'Illustration Dramatique
La musique de Prokofiev dans Ivan le Terrible marque une évolution par rapport à Alexandre Nevski. Bien que la musique reste intimement liée à l'univers visuel de l'œuvre, elle assume une fonction plus illustrative et moins fusionnelle avec l'image. On y trouve un large éventail de pièces chantées, allant des chansons nuptiales aux chants guerriers, ainsi qu'un riche arsenal de musique instrumentale.
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La palette émotionnelle de la musique s'élargit également, explorant des thèmes plus sombres et psychologiques tels que la maladie d'Anastasia, la supplication d'Ivan et le meurtre dans la cathédrale. Dans certains passages, la musique anticipe même l'action dramatique, soulignant la capacité d'Eisenstein à communiquer ses désirs au compositeur de manière concrète et imagée. "Ici, la musique doit résonner comme une mère qui déchire son propre enfant", disait-il, ou encore "Produisez-moi un son semblable à la friction d'un bouchon le long d'une vitre."
L'orchestration d'Ivan le Terrible est somptueuse, comprenant un large éventail d'instruments : deux flûtes, un piccolo, deux hautbois, un cor anglais, trois clarinettes, une clarinette basse, un saxophone alto, un saxophone ténor, trois bassons, un contrebasson, quatre cors, cinq trompettes, trois trombones, deux tubas, des percussions (triangle, grosse caisse, tambour, tambourin, wood-block, fouet, cymbales, tam-tam, xylophone, glockenspiel, cloches tubulaires, timbales et deux dulcimers), un piano et des cordes (premiers violons, seconds violons, altos, violoncelles, contrebasses, deux harpes).
Liturgie et Piété Mégalomaniaque : L'Inspiration Religieuse dans Ivan le Terrible
Prokofiev et Eisenstein ont également adapté une série de chants liturgiques de l'ancienne Russie, qui interviennent à plusieurs moments importants de l'action. Eisenstein a insisté sur la dévotion religieuse et la piété mégalomaniaque du Tsar, qui se considérait comme l'égal du Tsar céleste. En 1961, le chef d'orchestre Abraham Stassevitch réorganise la musique de Prokofiev en version de concert, la présentant sous la forme d'un oratorio.
Durant la cérémonie du couronnement d'Ivan, on peut entendre des chants religieux a capella : un Kyrie Eleison chanté en grec ainsi que l’Hymne du Chérubicon de Sofroniev, une chanson monastique du XIXème siècle retranscrite par le compositeur russe Alexandre Kastalski. Des hymnes de prières extraits de l’office orthodoxe accompagnent la maladie d’Ivan (Ô Mon Âme, Ô Seigneur Miséricordieux) et la mort tragique de sa femme Anastasia (Mémoire Eternelle, Reposer parmi les Saints).
Dans la seconde partie du film, un Mystère médiéval, La Fournaise Ardente, conçu pour humilier le Tsar, se déroule dans la grande cathédrale du Kremlin. Sur des textes d’Eisenstein, Prokofiev avait alors écrit une séquence musicale inspirée par les chants religieux de l’ancienne Russie. Dans les archives du compositeur, il reste néanmoins un fragment de cette pièce : l’Air des Jouvenceaux, pour voix a capella qui chante le malheur du peuple soumis au despote Nabuchodonosor.
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Leitmotiv et Thèmes Musicaux : La Construction Narrative de la Musique
Eisenstein, inspiré par Wagner, encourage Prokofiev à écrire des leitmotivs pour mêler la musique à l'action du film. Le thème ample et conquérant des Opritchniks, la garde dévouée du Tsar, est un exemple frappant de l'utilisation du leitmotiv dans Ivan le Terrible. Ce motif de cuivres est inséré à plusieurs reprises dans le film, notamment à la fin de la première partie, lorsque le Tsar rentre à Moscou pour "travailler à l'avenir du grand Etat russe".
Un deuxième motif, une variation du thème d'Ivan beaucoup plus lyrique, est utilisé sur la séquence des noces et durant le siège de Kazan. Dans l'oratorio dirigé par Stassevitch, ce motif est repris par le chœur, au milieu du thème guerrier des artilleurs : "Une route, un chemin, la steppe est tatare. La tâche est dure. La tâche est pour le Tsar."
En contraste total avec les thèmes associés à Ivan, le motif agressif des boyards, rêche et énergique, est employé lorsqu'une menace éclate. C'est le cas, notamment, de la scène de l'émeute, lorsque la foule envahit le Kremlin et que le Tsar menace de couper la tête à ceux qui tenteront de s'insurger contre lui.
Folklore et Nostalgie : L'Inspiration Russe dans la Musique de Prokofiev
Le style russe au caractère folklorique reste très présent dans la partition d'Ivan le Terrible et évoque une certaine nostalgie de la vieille Russie. Prokofiev suit une longue tradition de la musique russe qui intègre le chant d'inspiration folklorique au sein même de l'orchestre symphonique.
Lors du mariage entre le Tsar Ivan et son épouse Anastasia, Prokofiev s'inspire des chants cérémonieux qui accompagnent les traditions nuptiales populaires sur deux chansons : le chant joyeux de fiançailles, Le Cygne Blanc, interprété par un chœur féminin tout de charme et de fraîcheur qui fait écho à la Louange au Cygne Blanc dans La Khovanchina de Moussorgski.
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L'Influence d'Eisenstein et Prokofiev : Un Héritage Cinématographique et Musical Durable
Le travail de Prokofiev et d'Eisenstein a inspiré d'autres réalisateurs et compositeurs qui ont fait référence aux chants et à la musique traditionnelle dans leurs films. Certaines scènes d'Ivan le Terrible retrouvent la dimension épique et le souffle d'Alexandre Nevski, en particulier lors du siège de Kazan.
Parmi les autres séquences musicales mémorables du film, on retient le long passage mélodramatique Ivan supplie les boyards, interprété à l'unisson par les contrebasses et des violons languissants. Le Serment des Opritchniks est une pièce construite de manière assez moderne que n'aurait sans doute pas désavoué Xenakis.
Sadko : Un Conte Lyrique et Musical
Bien que l'extrait fourni se concentre principalement sur Ivan le Terrible, il mentionne également l'opéra Sadko de Rimski-Korsakov, notamment à travers la "Berceuse de Volkhova". Cette berceuse, interprétée par Antonina Nezhdanova, est un exemple de la manière dont la musique peut créer une atmosphère onirique et enchanteresse, transportant l'auditeur dans un monde de contes de fées et de légendes.
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