Osip Mandelstam, figure majeure de la poésie russe du XXe siècle, entretenait un dialogue intime avec les œuvres de nombreux compositeurs. Parmi eux, Franz Schubert occupait une place singulière, son nom apparaissant à plusieurs reprises dans les vers du poète, témoignant d'une affinité profonde et durable. Cet article se propose d'explorer la signification de cette présence schubertienne dans l'œuvre de Mandelstam, en analysant les différentes facettes du compositeur viennois qui ont pu séduire le poète russe.
Schubert dans l'Univers Poétique de Mandelstam
La première rencontre poétique de Mandelstam avec Schubert remonte à 1918, lors d'un récital de la cantatrice O. N. Boutomo-Nazvanova. L'évocation de cet événement révèle déjà une familiarité avec l'œuvre de Schubert, qualifiée de « berceuse familière ». Les vers de Mandelstam juxtaposent la douceur de la musique schubertienne au « bruit du moulin » et aux « chants de l'ouragan », créant un contraste saisissant entre la sérénité et la tourmente.
Plus tard, en 1931, Mandelstam est inspiré par le « musicien juif » Alexandre Herzevitch, qui joue Schubert « du matin au soir ». Cette image du musicien solitaire, absorbé dans son art, résonne avec la propre quête poétique de Mandelstam. L'année suivante, le printemps moscovite fait entendre Schubert à travers les haut-parleurs du Parc de la Culture, témoignant de la popularité du compositeur et de sa capacité à toucher un large public.
Dans les « Huitains », écrits entre 1933 et 1935, Mandelstam évoque Schubert aux côtés de Mozart et Goethe, soulignant leur capacité à « prendre le pouls des foules » et à croire en la communauté des hommes ordinaires. Enfin, pendant son exil à Voronej, en 1935, le souvenir de Schubert imprègne deux poèmes consacrés à la mémoire d'Olga Vaksel, une ancienne amante. Ces poèmes font allusion aux lieder les plus célèbres de Schubert, tels que ceux de Mignon, de La Belle Meunière et du Voyage d'hiver.
Schubert, Compositeur de Lieder et Héritier de Goethe
Ce qui ressort avant tout de l'œuvre de Schubert dans les poèmes de Mandelstam, ce sont les lieder. C'est à eux que se réfère le poème de 1918, et c'est leur souvenir qui ressurgit au moment d'évoquer Olga Vaksel, en 1935. Boris Kats souligne comment le poème de 1918 mêle des éléments empruntés à différentes œuvres de Schubert, tels que Le Roi des Aulnes, Le Tilleul, et la Sérénade.
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Ainsi, des premières grandes réussites de Schubert dans le genre du lied au recueil Schwanengesang, les vers de Mandelstam offrent un aperçu des chefs-d'œuvre les plus connus du compositeur. Schubert apparaît donc comme un compositeur de lieder, dont le génie s'alimente dans la rencontre des poètes allemands de son temps. Son œuvre a ainsi joué un rôle indéniable de promotion de la poésie d'auteurs tels que Goethe, Heine et Müller.
L'importance du lien unissant Schubert et la poésie allemande apparaît également dans les autres poèmes concernant le musicien. Le poème « C'tait Alexandre Herzevitch… » évoque une « sonate » de Schubert, tandis que le huitain qui s'ouvre sur l'image de « Schubert sur les eaux » fait référence au célèbre lied Auf dem Wasser zu singen. De même, dans les poèmes de 1935, la « mort du joueur d'orgue de barbarie » pourrait être rapprochée du dernier lied du Voyage d'hiver, intitulé Der Leiermann.
Parmi les poètes allemands associés par Mandelstam à la musique de Schubert, Goethe occupe une place particulière. Ce lien est mis en évidence par Mandelstam lui-même dans le huitain cité plus haut : « Schubert sur l'eau, Mozart dans un vacarme ailé, Et Goethe sifflotant sur un sentier sinueux […] ». Derrière ces vers se cache le lied que composa Schubert sur le poème « Der Musensohn » de Goethe.
L'évocation du surgissement créateur de la poésie s'effectue ainsi par le truchement de ce qui est aussi un lied, comme si la poésie de Goethe avait besoin de la musique de Schubert pour acquérir sa pleine valeur d'existence dans la conscience de Mandelstam. C'est peut-être là le sens profond de l'introduction d'enregistrements de lieder de Schubert que Mandelstam voulait effectuer dans la composition radiophonique qu'il écrivit à Voronej sur la jeunesse de Goethe.
La correspondance entre Goethe et Schubert que l'on observe dans l'esprit de Mandelstam est conforme à la réalité historique, si l'on en croit le musicologue Alfred Einstein : « Le dieu de Schubert, sur le plan de la poésie, et encore que cette divinité n'ait rien d'exclusif, c'est Goethe. » Cela permet de comprendre la résurgence des allusions au compositeur de la part du Mandelstam des années trente.
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