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Berceuse pour un massacre: Analyse d'un Cinéma de Résistance et de Réflexion Historique

Le cinéma de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet est souvent perçu comme un cinéma de découpages en plans fixes très longs, une réputation que Benoît Turquety juge fausse et non représentative de l’ensemble de leur œuvre. Berceuse pour un massacre, un film d’une durée de 70 minutes, se présente comme un montage hétérogène et anachronique de six courts-métrages, dont cinq sont des fragments de films antérieurs. À cela s'ajoute un inédit, qui ouvre le film, adapté du roman Le Temps du mépris d’André Malraux. Ce film se révèle être une œuvre complexe, mêlant des fragments hétéroclites pour créer une réflexion profonde sur la résistance, la mémoire historique et les enjeux politiques.

Le Temps du Mépris: Un Inédit de Malraux en Ouverture

L'introduction de Berceuse pour un massacre est marquée par une adaptation du roman Le Temps du mépris (1935) d'André Malraux, un pamphlet politique décrivant l’Allemagne devenue hitlérienne. Après son séjour à Moscou en 1934, où il fut invité par Gorki, Malraux est convaincu de l’urgence du combat politique et social. Il commence alors la rédaction du récit des expériences d’un chef communiste allemand, Kassner, emprisonné par les Nazis. Malraux y fait état d’un engagement plus marqué, accusant férocement le danger fasciste qui montait alors en Europe.

Jean-Marie Straub trouve un intérêt majeur dans l’œuvre littéraire de Malraux, la considérant comme un document historique et biographique. Ce choix éclaire le programme cinématographique de Kommunisten, notamment dans le parti pris de déplacer le texte de Malraux après quelques minutes, de la cellule de prison, où les hommes se tiennent debout et face à nous, à l’écran noir. Cet espace devient alors une chambre de résonance et de résistance d’une pure récitation, articulant ainsi résistance et récitation.

La récitation rend compte d’une forme de résistance à la fois politique et artistique. Straub cite, avec Bakounine, l’anecdote d’un prisonnier sauvé par la musique, contée à Malraux pendant son séjour à Moscou. C’est l’exemple du pouvoir de résistance en imagination, car « tout le problème de la captivité était de cesser d’être passifs ». La musique se présente comme une force de contestation, l’acteur interprétant Bakounine énonçant : « dans le cachot, j’ai essayé de me servir de la musique pour me défendre ».

Montage et Hétérogénéité: Une Nouvelle Forme de Résistance

La formule « il faut absolument inventer quelque chose », « inventer une forme », prend une résonance particulière à l’échelle de Kommunisten, montage de fragments straubiens agencés dans la durée, et ré-advenant par leur réagencement. Ce montage hétéroclite et anachronologique mélange les genres (documentaire et fiction), les espace-temps (tant en termes de tournage et de production que d’éléments géo-historiques traités et retranscrits), les documents cités (œuvres littéraires, livres historico-critiques), les éléments langagiers (français, italien, allemand) et sonores (musique, sons in ou off, paroles intra ou extra-diégétiques).

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Ce qui unit ces fragments, c’est la récitation : le texte de Malraux en voix in et off, celle d’Elio Vittorini dans Operai, contadini en voix in, celle du texte en voix off de l’historien Mahmoud Hussein sur la lutte des classes en Égypte de 1945 à 1968 dans Trop tôt, trop tard, celle de Franco Fortini lisant en voix in des extraits de son livre Les Chiens du Sinaï dans Forini/Cani, la déclamation en voix off d’extraits de La Mort d’Empédocle d’Hölderlin dans Der Tod des Empedokles, et en voix in dans Schwarze Sünde. À ces récitations appartiennent aussi les silences et les bruits de la nature dans Operai, contadini ou Forini/Cani, ceux de la vie urbaine dans Trop tôt, trop tard, et la musique de Beethoven retentissant dans Schwarze Sünde.

La récitation, à la fois lecture à haute voix et déclamation, citation et diction de mémoire, et encore lecture de son propre ouvrage en public, se fait ici re-citation d’ouvrages antérieurs et de travaux straubiens. Pour Jean-Marie Straub, la récitation comme la re-citation semblent constituer la voie même de l’archive historique et personnelle.

Remontage et Nouvelles Configurations: L'Histoire Relue

En émane une forme nouvelle : le remontage déplace les coordonnées filmiques pour proposer de nouvelles configurations. Ainsi, l’extrait de Trop tôt, trop tard, séquence d’une sortie d’usine au Caire avec un propos relatant la résistance du peuple contre le siège étranger, notamment par une occupation d’usine, complète en le suivant le volet « operai » (les ouvriers) du diptyque Operai, contadini dont l’extrait présente le volet « contadini » (les paysans) : lutte des classes égyptienne et italienne sont ainsi mises sur un même niveau.

Ainsi encore, la résonance particulière que prennent les fragments hölderliniens dans Der Tod des Empedokles et Schwarze Sünde vis-à-vis de Forini/Cani les précédant : l’extrait s’ouvre sur la mention du massacre de Marzabotto en 1944 dans la région Apuane par les SS, massacre de civils le plus meurtrier perpétré par les Nazis en Europe occidentale. La caméra est ici mobile, donnant à voir de majestueux panoramiques, dont le seul son est ensuite celui de la « cheminante nature » du poème d’Hölderlin dans Der Tod des Empedokles.

Puis, Forrini déclame en écho aux événements nazis que « la récitation de la vie n’aura jamais de fin », évoquant « toutes les formes de domination et de violence de l’homme sur l’homme propres à l’âge moderne ». Le poème d’Hölderlin, originairement dans Der Tod des Empedokles, peut en être disjoint, et confronté aux fragments de Kommunisten, il prend une coloration particulière où s’énonce une communauté de résistance : « tendez-vous les mains », « donnez la parole », et « partagez le bien ».

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La Nature et la Musique: Forces de Décision et d'Égalité

« Risquez-le ! Ainsi, la « vie du monde », « berceuse sacrée », s’empare de nous, qui est celle d’un « nouveau monde » advenant dans le dernier fragment par la voix de Danièle Huillet puis la musique de Beethoven. L’extrait du dernier mouvement du Quatuor op. 135 s’appelle précisément « La Décision difficilement prise » (« Der schwer gefaβte Entschluβ »). Tout se passe comme si c’était la nature, non-indifférente, qui contribuait à se décider, celle-ci dont Hölderlin fait une sorte de modèle : « les forces nobles » (montagne, mer, nuages et astres) sont « égales à des héros fraternels ».

Cette égalité est celle-là même que Jacques Rancière appréhende dans le cinéma de Vertov en parlant de mouvements cinématographiques égaux composant la « même eurythmie de la vie » : la « symphonie de tous ces mouvements où la vie ne dit rien d’autre que son égale intensité » et que le philosophe appelle « un communisme de l’échange universel des mouvements ». Ainsi, relire l’Histoire, relire sa filmographie et la remonter, réciter la vie et re-citer infiniment, se donnent à éprouver à l’aune de cette formule qu’écrit Malraux dans la préface du Temps du mépris : « tenter de donner conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ignorent en eux ».

L'Éveil des Consciences: Un Chemin vers la Résistance

Cet éveil des consciences est la prémisse du réveil en vue d’une résistance, ou, en somme, le chemin qui conduit à devenir un homme nouveau : « Il est difficile d’être un homme. Mais pas plus de le devenir en approfondissant sa communion qu’en cultivant sa différence, - et la première nourrit avec autant de force au moins que la seconde ce par quoi l’homme est homme, ce par quoi il se dépasse, crée, invente ou se conçoit ».

Le Vin et le Cinéma: Outils d'Abrutissement des Masses

Le texte aborde également une critique acerbe de l'utilisation du vin et du cinéma comme outils d'abrutissement des masses. Il dénonce le "Roi Bistrot" et le "Cinéma l’abrutisseur", les considérant comme des forces puissantes contribuant à l'affaiblissement de la société. La France est décrite comme étant vendue aux grands intérêts vinicoles, avec le vin présenté comme un poison national. Les bistrots sont accusés de souiller, d'endormir, d'assassiner et de putréfier la race française, tout comme l'opium a pourri la race chinoise.

La collusion entre les pouvoirs publics et l'industrie vinicole est dénoncée, avec une presse, une radio et un État entiers soumis à ce négoce. Les intellectuels sont critiqués pour leur velléitarisme et leur enfermement dans une "viande profondément, fatalement alcoolisée, diluée dans la vinasse". L'alcoolisme est présenté comme une cause majeure du déclin physique et mental de la population française.

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L'Hymne à la Résistance et à la Dissidence: Liao Yiwu

Finalement, le texte évoque l'œuvre de Liao Yiwu, un poète et dissident chinois emprisonné, dont les écrits sont perçus comme une expression de la résistance à la dictature. Ses poèmes, marqués par l'humour noir, les cauchemars éveillés et la réalité crue, dépassent le simple témoignage d'un peuple en lutte contre la tyrannie. Ils sont vus comme une source d'inspiration et un appel à la liberté.

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