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Comptines d'Enfance: Quand l'Innocence Rime Avec des Réalités Sombres

Les comptines, ces petites chansons que l'on apprend dès l'enfance, semblent anodines au premier abord. Elles nous bercent, nous amusent et nous aident à nous endormir. Cependant, derrière ces mélodies entraînantes et ces paroles enfantines, se cachent parfois des histoires sombres et des réalités sociales étonnamment complexes. Des meurtres aux tortures, de la pauvreté à la prostitution, les comptines peuvent refléter les préoccupations et les mœurs d'une époque.

Des Sens Cachés Derrière les Rimes Enfantines

Beaucoup de ces chansons traditionnelles émergent sous l’Ancien régime, à une époque où il n’y a pas de traitement particulier pour les enfants. Typiquement, les chansons chantées lors des veillées racontent des histoires destinées aux adultes comme aux enfants. Leurs double-sens offrent une lecture différente selon les âges. C'est aussi une manière de raconter l’actualité à travers le pays, alors que la majorité de la population ne sait ni lire ni écrire.

Jean Petit qui danse: Un Supplice Révélé

"Jean Petit qui danse" est une comptine populaire qui accompagne des gestes simples imitant les mouvements du corps. Pourtant, elle relate un événement tragique. Jean Petit était l’un des chefs de file de la révolte des paysans de Villefranche-sur-Saône (Rhône), au XVIIe siècle, l’insurrection des Croquants. En juin 1643, à la mort du roi Louis XIII, les paysans prennent les armes et se battent contre l’armée royale. Plus nombreuse, cette dernière met fin à l’insurrection et capture les chefs dont Jean Petit. Cette chanson décrit en réalité la façon dont il a été torturé en place publique, ses membres brisés les uns après les autres. La comptine transforme un acte de barbarie en une ronde enfantine, illustrant comment l'histoire peut être déformée et simplifiée pour être transmise aux plus jeunes.

Nous n'irons plus au bois: La Prostitution Déguisée

"Nous n'irons plus au bois" est une autre comptine dont le sens caché est surprenant. Elle est née au XVIIe siècle en réaction à la fermeture des maisons closes signalées par la présence de laurier sur les portes par Louis XIV aux alentours du château de Versailles. Le roi veut notamment lutter contre la propagation de maladies qui touchent ses soldats. Pour protester contre la décision du roi, cette chanson invite au libertinage : « Entrez dans la danse, voyez comme on danse, chantez, dansez, embrassez qui vous voudrez ». Ainsi, derrière une mélodie entraînante, se cache une critique de la moralité royale et une invitation à la débauche.

Il court, il court le furet: Une Satire Anticléricale

"Il court, il court le furet" est une comptine à l’air champêtre qui cache une contrepèterie. Cette comptine était chantée sous la Régence de Philippe d’Orléans (1715-1723) pour se moquer de l’Abbé Dubois, précepteur, puis Premier ministre du Régent. Le double sens de la comptine permettait de diffuser une critique acerbe du pouvoir en place, tout en divertissant les enfants.

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Au Clair de la Lune: Une Complainte Érotique

"Au clair de la lune" est une comptine dont la première publication du texte date de 1843 mais qui pourrait avoir été écrite bien avant. Elle n’est que double sens du début à la fin. Elle parle en fait de sexualité, voire de prostitution. La plume, la chandelle qui est morte, ou le briquet que l’on bat sont toutes des métaphores phalliques ou sexuelles. La chandelle qui est morte fait référence au pénis qui a une panne d’érection. Et qui a donc besoin de plume, soit lume - lumière en vieux français - pour se rallumer. « On bat le briquet » est une expression du XVIIIe siècle signifiant « avoir des relations sexuelles ». Lubin qui cherche désespérément du feu dans la comptine est en fait un moine qui a cédé à la luxure et qui cherche un moyen d’assouvir son désir sexuel, représenté par le feu. « On chercha la plume, on chercha du feu », signifie que Lubin se rend chez la voisine de Pierrot en quête de sexe.

Il était un petit navire: Une Histoire de Cannibalisme

"Il était un petit navire" raconte l’histoire d’un équipage de matelots qui « entreprend un grand voyage » en mer Méditerranée. Mais qui au « bout de cinq à six semaines », n’a plus assez de nourriture pour survivre. Leur solution ? L’anthropophagie soit le cannibalisme. Les matelots tirent à la courte paille pour décider qui sera mangé. Et cela tombe sur le plus jeune, le petit marin, même s’il n’est pas « très épais » souligne la comptine. L’équipage se dispute alors la manière de le cuisiner (« fricassé » ou « frit » ?). Heureusement, le petit marin est sauvé grâce à une prière qu’il fait à la Vierge Marie : des milliers de poissons ont sauté sur le navire. Cette comptine rappelle une histoire vraie : celle d’Owen Coffin. Un jeune américain qui en 1821 après avoir été tiré à la courte paille, accepta de se laisser abattre et manger par ses compagnons d’infortunes pour qu’ils survivent. Leur baleinier avait dérivé depuis des semaines et ils n’avaient plus de nourritures, les matelots mourraient un à un.

Une Souris Verte: La Torture d'un Soldat Vendéen

Selon la légende, la souris verte ne serait autre qu’un soldat vendéen traqué par les soldats républicains pendant la Guerre de Vendée, entre 1793 et 1796. Une guerre civile qui a opposé des catholiques et loyalistes de la monarchie de l’ouest de la France aux troupes républicaines du gouvernement révolutionnaire. Ce soldat en question - la souris verte qui court dans l’herbe - est capturé puis torturé à l’huile bouillante et la noyade. D’où les paroles « trempez-la dans l’huile, trempez-la dans l’eau, ça fera un escargot tout chaud ». Toutefois, les origines de cette chanson restent obscures, aucun historien de la chanson française n’a jamais confirmé cette hypothèse.

Dansons la capucine: L'Envie et la Joie Malveillante

"Dansons la Capucine" conte l’histoire de pauvres enfants qui n’ont plus rien à manger, plus de pains, plus rien. Et qui envient leur riche voisine qui ne manque de rien. La maison de cette riche voisine brûle. Les enfants s’en réjouissent car alors que la voisine pleure, eux, rigolent et sont heureux : « Y’a du plaisir chez nous, on pleure chez la voisine, on rit toujours chez nous ».

À la pêche aux moules: Un Viol Silencieux

Dans la chanson "À la pêche aux moules", il est question d’une petite fille qui ne veut plus aller à la pêche, car les « gens de la ville » lui ont pris son panier… et l’ont violé.

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Le Roi Dagobert: Une Critique de la Monarchie

Si la chanson évoque ce roi mérovingien du VIIe siècle, les paroles datent, elles, des années 1780. En effet, Dagobert sert de faire-valoir au roi du moment, Louis XVI, afin de moquer sa nonchalance. C’est en fait une critique globale de la monarchie, puisqu’on trouve également des références à ses prédécesseurs. Louis XVI était connu pour être distrait, le premier vers se moque de l’étourderie du monarque, le tournant en dérision. On peut-y voir également une allusion à son grand-père Louis XV, connu pour son goût excessif de la gent féminine. Cette comptine évoque aussi la liaison supposée entre Marie-Antoinette et son amant le comte de Fersen. Le diplomate suédois est un intime de la reine de France. La nature de leurs relations a fait couler beaucoup d’encre, même si leur liaison n’est pas certifiée. La correspondance de Fersen prouve qu’il éprouvait des sentiments pour la femme de Louis XVI. Il lui sera fidèle jusqu’au bout, au point d’organiser la fuite de la famille royale (stoppée à Varennes) en 1791 et de tenter par tous les moyens de la sauver en intervenant diplomatiquement auprès des souverains étrangers. Un autre couplet apparu dans les premières années du XIXe siècle concerne Napoléon Ier et sa campagne de Russie. Le début de la fin pour l’Empereur, qui fera interdire la chanson à partir de 1813…

Il pleut, il pleut Bergère: Un Présage Révolutionnaire

La chanson est composée par le poète Fabre d’Églantine pour le théâtre au début des années 1780. La légende raconte qu’elle aurait été chantée à Paris pour la première fois au lendemain de la prise de la Bastille pour célébrer la création de la Garde nationale, la foule voyant dans les paroles une métaphore de l’actualité, annonçant un sombre présage à la monarchie… Les paroles de la comptine collent avec le contexte politique de l’époque : "L’orage" gronde (la Révolution) et les "blancs moutons" (les nobles) n’ont qu’à bien se tenir, tout comme la "la Bergère" Marie-Antoinette, qui aimait jouer à la paysanne dans sa ferme, située dans un coin du parc du château de Versailles.

La Carmagnole: L'Hymne de la Révolution

Les paroles de cette chanson auraient été inventées dans les rues de Paris quelques jours après la prise du château des Tuileries, le 10 août 1792, marquant ainsi la chute de la monarchie. Elle se diffuse ensuite dans tout l’Hexagone au point de devenir l’hymne des révolutionnaires. Elle sera chantée et dansée en toutes occasions, et deviendra même, sous la Terreur, la chanson accompagnant les exécutions à la guillotine ! Marie-Antoinette et Louis XVI sont appelés Monsieur et Madame Veto, car la constitution de 1791 a accordé au roi le pouvoir exécutif et un droit de veto sur l’adoption des lois, pouvoir que le roi utilise dès le 11 juin 1792 pour s’opposer au décret contre les prêtres réfractaires et l’établissement du camp des fédérés à Paris. La chanson - dont la mélodie est originaire du nord de l’Italie - prend le titre de Carmagnole, du nom de la veste portée par les ouvriers piémontais du XVIIe siècle. Son nom proviendrait de la ville de Carmagnola, près de Turin. Le paletot est adopté lors de la Révolution par les sans-culottes. La chanson reproche aussi à Louis XVI sa fuite à Varennes. On l’accuse d’intelligence avec l’ennemi, l’Autriche et la Prusse, qui soutiennent la famille royale. Derniers défenseurs de Louis XVI au château des Tuileries, les gardes-Suisses - troupes d’élites helvétiques de l’armée royale au service des monarques français depuis Louis XI - s’opposent aux révolutionnaires le 10 août 1792. Plus de 400 d’entre eux (soit les deux tiers des effectifs présents) seront massacrés par la foule. Le 1er août, on apprend à Paris que le duc de Brunswick, commandant des troupes ennemies, menace la ville de destruction s'il devait être fait le moindre outrage à la famille royale. L'insurrection monte, amplifiée par l’arrivée des "fédérés", ces engagés volontaires dans la Garde nationale arrivant des provinces de France. Les plus gros bataillons viennent de Bretagne et de Provence. Parmi ces derniers, les Marseillais entrent dans Paris en fredonnant une chanson : le Chant de guerre pour l’armée du Rhin… La future Marseillaise.

Pourquoi Ces Sens Cachés?

Les comptines étaient un moyen de diffuser des idées ou des opinions de manière détournée. Cela commence avec les Mazarinades* pendant la Fronde, avant de prendre de l’ampleur au cours du siècle suivant. Les paroles évoluent avec le temps en s’adaptant à l’actualité… C’est vrai jusqu’au milieu du XIXe siècle, date à laquelle les collecteurs couchent ces chansons sur le papier et les figent dans le temps. Les complaintes judiciaires permettent, par exemple, d’informer du sort d’un condamné à travers le pays. Alors on chante, et souvent sur des airs connus de tous.

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tags: #berceuse #et #prostitution

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