La berceuse kabyle chaoui, plus qu'une simple mélodie, est un vecteur de culture et de mémoire. Elle transmet des valeurs, des émotions et des histoires de génération en génération. Cet article explore la signification profonde de ces chants traditionnels, en s'appuyant sur l'œuvre d'artistes engagés et les témoignages d'une communauté attachée à ses racines.
Moh Oubelaïd : Un pilier de la musique kabyle
À travers ses compositions empreintes de poésie et de sensibilité, Moh Oubelaïd marque durablement le monde de la musique kabyle, devenant une référence incontestable pour plusieurs générations. Originaire du village d’Aït-Brahim, commune d’Aït Aïssa Mimoun (Ouaguenoun, Tizi Ouzou), terre de chants et de traditions, Moh Oubelaïd baigne dès son enfance dans un riche héritage culturel. C’est au CEM qu’il fait ses premiers pas en musique, apprenant la guitare tout en composant ses premières chansons. Très tôt, sa passion le pousse à participer à l’émission « Ihafaden Uzeka », animée par Medjahed Hamid, en 1984 et 1985. Il multiplie ensuite les fêtes et galas, souvent en première partie d’artistes confirmés.
En 1989, il enregistre six chansons destinées à la radio, marquant le début officiel de sa carrière. Son premier album « Tayri nagh teced » voit le jour en 1993, enregistré à Oulad Fayet et édité par Tala. Suivra en 1996 « Avrid n’ndama », également chez Izem, un album à forte charge émotionnelle. Ce quatrième opus explore la nostalgie, le sentiment de perte et le chemin du souvenir, tout en mettant en valeur l’intensité expressive de l’artiste.
En 1998, il sort deux albums, « Isli Su barnus » et « Azzeka n tayrim », tous deux édités chez Maathka Music. Ces deux œuvres festives révèlent l’attachement de Moh Oubelaïd à la dimension conviviale et populaire de la musique kabyle, avec des rythmes entraînants et une grande chaleur humaine.
En 1999, il sort « JSK » chez Dounia Music, un album hommage à la Jeunesse Sportive de Kabylie, emblème sportif et identitaire de toute une région. À travers cet album, il célèbre la fierté kabyle et la passion collective.
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L’année suivante, en 2000, il publie « Amedhar », toujours chez Dounia Music, dans la lignée de ses précédents disques chaleureux et populaires.
Son neuvième album, « Heniyi », paraît en 2001 chez Izem. C’est l’un de ses opus les plus marquants, offrant une plongée immersive dans son univers artistique. La chanson-titre « Heniyi » se distingue par sa charge émotionnelle et sa mélodie poignante. Moh Oubelaïd aborde des thèmes universels comme l’amour, l’exil et l’attachement à la terre natale, à travers des morceaux comme « At tendem-ed », « Avrid n’ndama », « A Laatabiw », « Atin Iyigga », « Walikan », « Agwbel », « Garanag », « Lewhi », ou encore « Chah Chah », une chanson vibrante qui témoigne de la force expressive de l’artiste.
En 2006, Moh Oubelaïd sort son dixième album, « Awal d Amechtuh », cette fois sous sa propre maison d’édition Solfège, qu’il fonde pour accompagner sa démarche artistique en toute indépendance. Cet album poursuit sa quête musicale entre modernité et tradition.
Enfin, en 2016, il publie son onzième album, « Kull-assakka », édité chez Kenza Music. Parallèlement à son parcours musical, Moh Oubelaïd travaille dans différents bureaux d’études d’architecture. Depuis 2010, il est également gérant de son propre studio d’enregistrement, Solfège, où il continue de produire, d’enregistrer et d’accompagner de nouveaux talents.
L’impact de Moh Oubelaïd dépasse largement le cadre musical. Il est l’un des rares artistes kabyles à avoir su construire une œuvre aussi cohérente que prolifique, capable de toucher à la fois l’âme individuelle et la mémoire collective. Il modernise sans jamais rompre avec la tradition, introduit de nouveaux arrangements tout en gardant l’âme poétique et la profondeur lyrique propre à la musique berbère. Un apport artistique et culturel majeur à la musique kabyle. Par sa voix singulière et son univers musical, il a su tracer un sillon original dans un répertoire riche et profondément ancré dans la tradition. Sa capacité à écrire des textes à la fois poétiques et porteurs de sens, à mêler mélodies douces et puissants messages, fait de lui un artiste complet, rare et engagé.
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Sur le plan musical, il a su faire évoluer la chanson kabyle sans la dénaturer. Il introduit des arrangements modernes, explore de nouvelles textures sonores, tout en gardant une base acoustique fidèle aux instruments traditionnels. Sur le plan culturel, Moh Oubelaïd joue un rôle de transmetteur de mémoire. À travers ses chansons, il documente les réalités sociales, les douleurs de l’exil, les espoirs d’un peuple, les liens familiaux et l’amour de la terre natale. Il parle à la fois du particulier et de l’universel, de l’individu et de la collectivité. Sa musique devient ainsi un outil de résistance culturelle, une manière de préserver et de valoriser la langue, la mémoire et l’âme berbères dans un monde en mutation.
En plus de son répertoire personnel, sa contribution au tissu artistique kabyle passe aussi par son rôle de producteur et accompagnateur de talents, à travers son studio Solfège, fondé et géré depuis 2010. Avec plus de trois décennies de carrière, onze albums, des centaines de concerts et un engagement constant envers la culture kabyle, Moh Oubelaïd s’inscrit durablement dans le paysage musical nord-africain. En donnant une voix à son peuple, en exprimant ses douleurs, ses espérances, ses luttes et ses joies, Moh Oubelaïd a su créer bien plus qu’une discographie : il a bâti une œuvre vivante, humaine et universelle. Virtuose, il en fait le prolongement de son être, traduisant avec finesse les émotions et nuances de l’âme amazighe. Son répertoire, imprégné de poésie et de réflexion, explore des thèmes essentiels tels que l’exil, l’amour, la souffrance sociale, la nostalgie du pays et la résistance culturelle. Considéré comme l’un des musiciens kabyles les plus talentueux de sa génération, il se distingue par son jeu du mandole exceptionnel et l’intensité émotionnelle de son œuvre. Ses influences sont profondes et variées. Il puise dans le répertoire des maîtres de la chanson kabyle, notamment Cheikh El Hasnaoui, dont le style épuré et la poésie chantée ont marqué plusieurs générations. L’importance des mots, la force des images et la profondeur introspective du chant sont autant d’éléments qu’il intègre dans son propre art.
Il s’inspire aussi de Slimane Azem et Matoub Lounès, dont l’engagement et la plume incisive ont façonné la conscience kabyle contemporaine. Il partage avec eux ce besoin de dire, de dénoncer avec dignité et force. Son jeu instrumental s’inscrit également dans la lignée des grands mandolistes kabyles tels que Amar Ezzahi et Matoub Lounès dont il prolonge l’héritage avec une touche personnelle et nuancée.
L’influence de Dahmane El Harrachi est aussi notable dans son approche musicale. L’auteur de Ya Rayah a su incarner la douleur de l’exil et la critique sociale avec une musique accessible et profondément humaine. Leur jeu au mandole constitue un point de convergence, traduisant à la fois émotion et réflexion.
Son parcours est enrichi en côtoyant, notamment Si Tayeb Ali, figure du chaâbi originaire de Maatka. Son jeu de mandole précis et fluide est sa signature, accompagnant sa voix tendre et expressive. Aujourd’hui, il est reconnu comme l’un des artistes ayant su faire évoluer la musique kabyle sans en trahir l’authenticité.
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Karim Bourahli : Un héritier du Chaâbi Kabyle
Karim Bourahli est un chanteur chaâbi, auteur et compositeur algérien kabyle, originaire de Kebouche, un village d’Adekar, situé dans la région de Béjaïa. Karim Bourahli inscrit son univers artistique dans la tradition musicale du chaâbi, un genre populaire né dans les rues d’Alger et profondément ancré dans la mémoire collective algérienne. Issu d’une génération marquée par l’exil et les fractures de l’histoire, Karim Bourahli grandit bercé par les voix emblématiques du chaâbi et de la chanson kabyle, telles que Dahmane El Harrachi, Slimane Azem, Matoub Lounès et Kamel Messaoudi. Ces figures majeures, qui ont su traduire les douleurs de l’exil, les luttes sociales et les espoirs d’un peuple, lui insufflent une inspiration profonde.
La musique chez les Bourahli est avant tout une affaire de famille. Ouramtan Bourahli, frère aîné de Karim, était lui aussi un chanteur kabyle ancré dans la tradition du chaâbi. Plus connu sous son nom d’artiste « Akfadou », Ouramtan Bourahli (ou Ramtane tout court) est l’une des voix incontournables de la chanson chaâbie kabyle. On lui doit « Dunnit », « Vav n Tmurt » et « Yir Tadukli » des joyaux de la chanson kabyle dans le genre « qcid » chaabi.
Plus qu’un frère, Ouramtan Bourahli fut aussi un repère artistique et une source d’inspiration majeure pour le jeune Karim, qu’il a soutenu et encouragé dès ses débuts. Sa disparition prématurée a laissé une profonde blessure, mais aussi un héritage musical précieux. À travers son propre parcours, Karim Bourahli perpétue cette mémoire fraternelle, faisant écho à l’influence durable d’Ouramtane dans chacun de ses morceaux.
La musique de Karim Bourahli se distingue par un équilibre subtil entre respect de la tradition et innovation personnelle. Il faut dire que Karim est un virtuose du mandole huit cordes qu’il maitrise à merveille. Une touche unique et magique qu’il a développée au cours de sa longue et fidèle pratique du répertoire de Dahmane El Harrachi qu’il affectionne particulièrement. C’est ainsi que Karim Bourahli a réussi à s’imposer comme l’un des meilleurs instrumentistes de sa génération, côtoyant des monuments de la musique chaâbie comme Rachid Mesbahi et Alaoua Bahlouli ou encore Karim Tizouiar et Cherif Hamani (paix à leur âme), avec lesquels il a animé des soirées mémorables.
Les textes poétiques de Karim abordent des thèmes universels comme la mémoire, l’amour, l’injustice, l’exil et l’identité. Souvent autobiographiques, ses paroles dévoilent des récits de vie marqués par l’arrachement, la nostalgie du pays natal, les silences de la migration et les rêves inaccomplis. En tant qu’artiste de son temps, Karim Bourahli s’appuie sur les nouvelles formes de diffusion musicale, notamment sa chaîne YouTube officielle, où il partage son œuvre et dialogue avec son public. Au fil des années, Karim Bourahli participe à de nombreux festivals et événements culturels, souvent dédiés à la musique kabyle ou au chaâbi, où il rend hommage aux grandes figures du genre tout en affirmant sa propre voix. À travers son engagement, il joue un rôle clé dans la préservation et la transmission du patrimoine musical, qu’il renouvelle avec créativité et sincérité.
Karim Bourahli ne se contente pas de chanter, il porte une mémoire, une culture, une histoire, et les transforme en émotion partagée. Son œuvre, à la fois personnelle et collective, participe à faire vivre une langue, à célébrer une identité plurielle et à ouvrir des espaces de dialogue entre les cultures.
Yakoub Abdellatif : Une voix littéraire de l'exil
À travers ses pièces de théâtre, ses nouvelles et son roman, Yakoub Abdellatif offre un regard sensible et engagé sur les enjeux liés à l’histoire personnelle et collective des peuples, à la mémoire et à l’identité. D’origine algérienne, Yakoub Abdellatif est un enfant de l’immigration, témoin de la complexité des dynamiques identitaires et culturelles qui émergent à la suite de l’exil. Sa propre histoire, marquée par les silences d’une époque nourrira l’ensemble de son œuvre. Son roman Ma mère dit chut (2017) en est un témoignage poignant. À travers ce récit, Abdellatif revient sur son enfance, une période marquée par les fractures de l’exil et par les non-dits d’une société française réticente à reconnaître sa propre histoire. Loin d’être une simple autobiographie, ce roman explore avec finesse les thèmes de l’oubli et de la transmission des mémoires, entre héritage familial et silences imposés par la société.
Au-delà de son engagement littéraire, Yakoub Abdellatif s’est également illustré par sa contribution à la vie culturelle française, en particulier à travers l’organisation d’événements artistiques et interculturels. Le festival Voyage au cœur de l’été, qu’il a créé à Amiens, incarne sa volonté de promouvoir le dialogue entre les cultures et de célébrer la richesse de la diversité mondiale. Chaque année, ce festival rassemble un large public autour de la musique du monde, de l’artisanat et de la cuisine, créant ainsi un espace de partage et d’ouverture.
Par son engagement dans ce type de projets, Yakoub Abdellatif a permis à de nombreuses voix et expressions culturelles de se rencontrer et d’être entendues. L’écriture de Yakoub Abdellatif est marquée par une réflexion constante sur la mémoire et l’identité. Son travail théâtral, en particulier, se distingue par une exploration des tensions sociales, culturelles et personnelles qui traversent les individus confrontés aux bouleversements de l’exil. Dans Strudel (2018), il parvient à mêler humour et profondeur émotionnelle pour aborder des sujets complexes avec subtilité. Dans Fatma la honte (2007), il interroge les poids du passé et les attentes sociales, mettant en lumière les luttes internes et les conflits identitaires dans une société en constante mutation. Parallèlement à son théâtre, Yakoub Abdellatif a publié plusieurs recueils de nouvelles. Cœur à cœur (2008) est un texte délicat, une plongée dans les recoins intimes des relations humaines, tandis que Il, je,… l’homme heureux (1992) aborde la quête du bonheur et les dilemmes existentiels.
Au-delà de sa production littéraire, Yakoub Abdellatif est profondément impliqué dans la préservation de la mémoire collective et dans la promotion de la littérature. En tant qu’acteur du festival littéraire Lumières de Livres à Amiens, il contribue à mettre en avant des œuvres littéraires essentielles, souvent négligées, tout en soulignant l’importance du devoir de mémoire. L’ensemble de son œuvre, qu’il s’agisse de ses écrits ou de ses actions culturelles, cherche à combler les silences de l’histoire, à rendre hommage aux mémoires marginalisées et à redonner voix à ceux dont les parcours ont été effacés. À travers ses récits et son engagement, Yakoub Abdellatif propose un regard sur le passé qui résonne profondément dans le présent, renforçant ainsi le lien entre les générations et entre les cultures.
Ceilin Poggi : Exploration Vocale et Identité Artistique
Ceilin Poggi est une chanteuse et interprète à la voix singulière. Chanteuse et interprète à la voix singulière, Ceilin Poggi trace un chemin artistique à part, entre jazz feutré, ballades poétiques et projets musicaux immersifs. Ceilin Poggi : C’est une bonne question, complexe néanmoins. Je crois que l’identité artistique d’un artiste vocal est dans son timbre, ses inflexions, son écriture… mon identité se métamorphose au gré des projets sur lesquels je travaille, du type de répertoire. Ma voix est mon territoire, mon espace de jeu. J’explore les zones troubles entre les genres, le silence autant que les mots, je prends la liberté du jazz, la douceur d’une berceuse, la densité d’un poème, la puissance d’une texture électronique, la richesse des répertoires anciens, baroques, bouffes, contemporains, et mon identité se tisse, forgée par la curiosité et l’envie, le besoin d’authenticité. Je cherche à créer des espaces d’écoute, comme des refuges, des chambres à soi, mais qui laissent aussi place au trouble, tout autant qu’au partage.
La Berceuse : Un langage universel
La berceuse, dans toutes les cultures, est un chant doux et mélodieux destiné à endormir les enfants. En Kabylie et dans le Chaoui, elle prend une dimension particulière, car elle est souvent le premier contact de l'enfant avec sa langue et sa culture. Les paroles, simples et répétitives, évoquent des images de la vie quotidienne, de la nature environnante et des valeurs familiales.
L'aspect linguistique est essentiel. La berceuse est un outil de transmission de la langue kabyle et chaouie, souvent menacée par la domination du français et de l'arabe. En chantant ces mélodies traditionnelles, les mères contribuent à préserver et à transmettre leur langue maternelle aux générations futures.
Mais la berceuse est aussi un espace d'expression émotionnelle. Elle permet aux mères de partager leurs sentiments, leurs espoirs et leurs craintes pour l'avenir de leurs enfants. Elle peut aussi être un moyen de conjurer le mauvais sort et de protéger l'enfant des dangers du monde extérieur.
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