La berceuse, ou Lied en allemand, est un genre musical intimement lié à l'histoire de la musique classique et du romantisme. Parmi les compositeurs qui ont marqué ce genre, Franz Schubert occupe une place de choix. Cet article explore l'histoire du piano à quatre mains, le contexte dans lequel Schubert a composé ses berceuses, et une analyse de ses œuvres les plus emblématiques.
L'essor du piano à quatre mains
L'origine du piano à quatre mains remonte à la fin du XVIIIe siècle, une période où le pianoforte commence à s’imposer comme un instrument domestique et de concert. Bien que des pratiques similaires existassent sur des clavecins ou orgues, c’est avec l’émergence du piano moderne que cette forme prend son essor. En 1777, Charles Burney publie à Londres quatre duos pour piano à quatre mains, considérés comme les premières œuvres imprimées du genre.
Cependant, c’est Wolfgang Amadeus Mozart qui pose les bases du répertoire avec des sonates comme la Sonate en ré majeur, K.381 (1772), jouée avec sa sœur Nannerl. Mozart explore la richesse expressive du quatre mains, notamment dans des œuvres comme les Variations en sol majeur, K.501.
Franz Schubert : Maître incontesté du genre
Le véritable apogée du piano à quatre mains survient au XIXe siècle, en particulier avec Franz Schubert, considéré comme le maître incontesté du genre. Schubert compose trente-cinq œuvres pour quatre mains, allant des sonates aux danses, en passant par des fantaisies et des variations. À une époque où les enregistrements n’existaient pas, le quatre mains permettait de diffuser des œuvres orchestrales dans les salons, rendant la musique accessible à un public plus large. Au XIXe siècle, le piano à quatre mains devient un outil de transcription, notamment pour les symphonies et opéras, mais aussi un genre à part entière. Des compositeurs comme Johannes Brahms, Claude Debussy, Gabriel Fauré et Maurice Ravel enrichissent le répertoire avec des œuvres originales.
Franz Schubert (1797-1828) est un compositeur autrichien dont la vie fut marquée par la pauvreté, la maladie et une reconnaissance tardive. Pourtant, il est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands mélodistes de l'histoire de la musique. Sa musique, souvent mélancolique et poignante, est l'expression d'une âme sensible et d'une profonde intériorité.
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Le contexte des berceuses de Schubert
Schubert a composé ses berceuses dans un contexte particulier, celui du romantisme allemand. Cette période est marquée par un intérêt pour le folklore, la nature et les sentiments intimes. Les poètes romantiques explorent les thèmes de l'amour, de la mort, du rêve et de la mélancolie. Schubert, influencé par ces courants, met en musique les poèmes de Goethe, Schiller, Heine et Müller, entre autres.
Ses Lieder reflètent souvent une dualité entre la beauté et la tristesse, l'espoir et le désespoir. Ils sont une expression de la condition humaine, avec ses joies et ses peines. Schubert donnera ce conseil : « À écouter en hiver, mais dans mes Lieder, le printemps avec toutes ses fleurs est déjà présent ». Cette dualité entre cendres et braises imprègne le monde poétique dans lequel Schubert vivait sa vraie vie.
Au travers des textes populaires, mais surtout de poèmes de petits poètes (car à part Heine, et si peu Goethe, les grands poètes ont toujours rendu impuissants les musiciens), Schubert vit par procuration des vies et des amours à la dérive : lune blafarde, neige et hiver, ruisseau-tombeau, forêts blêmes, jeunes filles qui trahissent, sommeil et mort. L’inspiration de Schubert est une errance dans ces mots qui le touchaient plus profond que les larmes, aussi le thème de la mort consolatrice était constant chez lui. Il pleuvait de la mort partout dans sa vie, et entre les deuils et ses œuvres mort-nées, Schubert s’était fait une philosophie douce et résignée sur le monde. D’autant plus que l’époque elle-même mélodramatique et morbide, était très portée sur la présence de la mort et son apprivoisement par la consolation.
Analyse de quelques berceuses emblématiques
Wiegenlied, D. 492
Cette berceuse est l'une des plus connues de Schubert. Composée en 1816, elle met en musique un poème de Matthias Claudius. La mélodie est simple et douce, et l'accompagnement au piano est discret. La berceuse évoque l'image d'une mère berçant son enfant, en lui souhaitant un sommeil paisible.
Gute Nacht de Winterreise, D. 911
Ce Lied, qui ouvre le cycle Winterreise, est une berceuse d'un genre particulier. Le voyageur, le cœur brisé, quitte la maison de sa bien-aimée en pleine nuit. La mélodie est mélancolique et l'accompagnement au piano évoque le froid et la solitude de l'hiver. Cette berceuse exprime le désespoir et la tristesse du voyageur, qui cherche un refuge dans le sommeil.
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Der Leiermann de Winterreise, D. 911
Ce dernier Lied du cycle Winterreise est une berceuse funèbre. Le voyageur rencontre un joueur de vielle à roue, qui tourne inlassablement la manivelle de son instrument. La mélodie est répétitive et monotone, et l'accompagnement au piano évoque le son lancinant de la vielle. Cette berceuse exprime la résignation et l'acceptation de la mort.
Du bist die Ruh', D. 776
« Tu es le calme ; la douce paix » : ce lied composé en 1823 par Franz Schubert décrit un état de contemplation amoureux. Il doit être interprété lentement et pianissimo, ce qui en fait un exercice redoutable pour les soprano, nécessitant souffle et parfaite maîtrise de la voix, quand bien même le résultat nous paraît si léger et paisible.
L'influence de Schubert sur la musique
Schubert a profondément marqué l'histoire de la musique. Ses Lieder ont influencé de nombreux compositeurs, tels que Schumann, Brahms et Wolf. Son utilisation de la mélodie, de l'harmonie et de l'accompagnement au piano a ouvert de nouvelles voies pour l'expression musicale.
Andantino de la sonate pour piano en la majeur (D. 959)
Franz Schubert (1797-1828, compositeur autrichien) - 2° mouvement (Andantino) de la sonate pour piano en la majeur (D. 959) Brahms l'appelait "berceuse de la douleur", il avait raison. Ce seul thème sublime, c'est déjà une raison de placer au plus haut ce mouvement. Mais Schubert ne s'arrête pas là. Il le fait suivre d'une partie centrale stupéfiante, inattendue après cette première partie si émouvante et délicate, mais aussi étonnante pour l'époque (1828). L'andantino est de "forme-lied", c'est à dire que la 2° partie est "contrastante", alors que la 3° partie est un retour à la 1° partie (subtilement variée). Mais le contraste dans cette 2° partie est… fou. Des modulations particulièrement audacieuses et déstabilisantes, ajoutées à une violence, une liberté, une montée en tension et une frénésie qu'on ne pouvait imaginer succéder à une première partie aussi mélancolique et touchante. Bref, ce que fait ici le timide Schubert, quand on replace les choses dans leur contexte, c'est bien plus étonnant et violent que ce que feront les punks… D'une certaine manière, c'est tout le romantisme qu'on retrouve dans ce mouvement. Si Beethoven est le "père", le précurseur, le guide pour les musiciens romantiques, il reste par certains aspects un classique comme Haydn et Mozart. Schubert, lui, est souvent considéré comme le premier vrai compositeur romantique. Dans cet andantino, on a les deux facettes du romantisme à leur plus haut : 1° et 3° parties : mélancolie, délicatesse, intériorité, solitude, rêve, tristesse, souffrance 2° partie : originalité, tension, folie, violence, étrangeté, provocation, fantastique, tourments, révolte Cet andantino est d'autant plus surprenant dans cette sonate en la majeur que l'oeuvre est plutôt apaisée, lumineuse, sereine. Une oeuvre écrite juste deux mois avant sa mort… après des compositions plus désespérées, sombres, témoignages de sa douleur, Schubert revient à un peu plus de "légèreté"… sauf dans ce 2° mouvement, poignant et déchirant, comme si la mort, la douleur et le tragique de sa condition surgissaient à nouveau au beau milieu d'une période de sage résignation. La musique classique n'a pas forcément besoin de codes, de savoir, pour être comprise et aimée… surtout dans ce cas-là. Je ne vois pas comment - à moins d'être allergique à la mélancolie - on peut ne pas être sensible et touché par le thème génial de la 1° partie (et ne sautez pas la 3° partie, le thème y revient avec une magnifique variation). Si vous restez insensibles, c'est que vous n'êtes pas humain (je ne vois pas d'autre explication) : Franz Schubert - 2° mouvement de la sonate pour piano en la majeur D. 959(J'ai mis deux versions, celles de Pollini et Brendel, avec une toute petite préférence pour Pollini, même si les deux sont assez proches) Le rythme de l'andantino est un rythme de valse (valse lente, 3 temps avec le premier temps plus appuyé)… pourtant, ce n'est pas ce titre que l'on entend au moment de la fameuse valse du film, qui est la non-moins belle Valse n°2 op. 64 de Chopin. Mais l'andantino de Schubert est beaucoup plus dans "l'atmosphère" et l'esprit du film. Pour terminer, si certains découvrent la beauté de la musique de Schubert par ce biais, une playlist avec des oeuvres (ou surtout des mouvements) que j'aime particulièrement et qui ont le grand mérite d'être des chefs-d'oeuvre avec d'inoubliables mélodies envoûtantes.
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