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Berceuses d'Ici et d'Ailleurs : Origines et Traditions Circumpolaires

La berceuse, souvent perçue comme une expression universelle de tendresse humaine, révèle une richesse de variations culturelles à travers le monde. Si certains ethnographes ont noté l'absence de berceuses dans certaines cultures, l'aire circumpolaire se distingue par une pratique homogène et fascinante : l'attribution de chants personnels aux nouveau-nés et aux jeunes enfants. Cet article explore l'origine et les similarités de ces traditions dans les régions arctiques et subarctiques, en se concentrant sur les peuples finno-ougriens, samoyèdes, paléoasiatiques et inuit.

Une Expression Universelle ?

La berceuse est fréquemment présentée comme une expression universelle chez l’humain : en deçà de la diversité des cultures musicales, la tendresse et l’affection envers les nouveau-nés et jeunes enfants constitueraient une sorte de fonds commun à l’expressivité vocale, faisant de la berceuse « l’une des rares manifestations musicales inhérentes » à notre espèce. Malgré son attrait, cette idée se heurte aux observations de certains ethnographes, surpris par l’absence d’un genre supposé incontournable sur leur terrain d’enquête, notamment dans certaines régions d’Europe, de Polynésie et, surtout, de l’espace autochtone américain.

La Singularité Circumpolaire

Le cas de l’aire circumpolaire est singulier à cet égard : de la Scandinavie au Groenland, en passant par la Sibérie et l’Amérique du Nord, on y trouve une pratique remarquablement homogène parmi les populations autochtones, consistant à attribuer aux nouveau-nés et jeunes enfants des mélodies personnelles. Chez certaines communautés, ces mélodies offrent un répertoire privilégié pour calmer et endormir les enfants, à la manière de berceuses telles qu’elles se pratiquent ailleurs en Europe. Leurs fonctions dépassent néanmoins largement le cadre de l’endormissement et incluent notamment expression de l’amour parental, jeux et taquineries, consolidation de l’identité individuelle des enfants et prédiction de leur avenir.

Les Sámi : Le Yoik d'Enfant

Les Sámi, peuple autochtone du nord de la Scandinavie et de la péninsule de Kola, sont connus pour leur tradition musicale distinctive : le yoik. Le yoik consiste à attribuer une mélodie spécifique à une personne, un animal ou un lieu, chantée de manière répétitive, avec ou sans paroles. Un aspect moins connu est celui des chants attribués aux nouveau-nés et aux enfants.

Ce n’est en effet qu’à l’âge de la confirmation (aux alentours de 15 ans) qu’une personne peut recevoir un yoik ‘adulte’ pouvant être conservé toute la vie. Auparavant, les enfants reçoivent une mélodie temporaire appelée ‘yoik d’enfant’ (mánáluohti en Sámi du Nord), ou dovdna. Un dovdna s’apparente à un yoik simplifié, minimaliste, plus court qu’une mélodie adulte et chanté avec tendresse. Plus tard, l’attribution d’un yoik adulte pourra se faire de différentes manières, notamment en créant une nouvelle mélodie, mais aussi, dans certains cas, en développant le dovdna de l’enfant, en lui donnant une structure plus élaborée et une interprétation moins infantile. Un dovdna reposant sur un unique motif mélodique peut ainsi donner lieu à un yoik adulte articulant plusieurs motifs selon une structure de type ABAC, ABAB ou ABBC.

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Les dovdna peuvent être utilisés à la manière des berceuses, afin d’accompagner un enfant dans son endormissement. Il s’agit néanmoins ici de berceuses personnalisées : dès leur plus jeune âge, les enfants Sámi sont réputés capables de reconnaître leur propre mélodie et conscients de l’attention exclusive qui leur est donnée lorsqu’elle est chantée. En outre, la fonction du dovdna dépasse largement celle de la berceuse et peut tout aussi bien servir à motiver un enfant et lui donner confiance en lui-même. Comme les yoiks d’adultes, le dovdna contribue également à consolider le sentiment d’identité individuelle, en assignant à l’enfant un modèle mélodique censé refléter son caractère et son comportement présent ou futur. Les parents peuvent ainsi chercher à influencer le développement de leur enfant et lui transmettre, à travers le choix d’une mélodie, certaines qualités, telles que le fait de courir vite ou d’avoir une personnalité positive.

Bien que la tradition du yoik soit moins pratiquée aujourd'hui, l'attribution de dovdna aux enfants, bien que restreinte, demeure une forme de berceuse personnalisée, où les enfants reconnaissent leur propre mélodie et l'attention exclusive qui leur est accordée. Le dovdna sert également à motiver l'enfant, à renforcer son identité et à influencer son développement.

Les Samoyèdes : Nyukubts et Njuo Bəly

Comme les Sámi, les Nenets, peuple samoyède présent principalement sur les péninsules de Yamal et de Taïmyr en Sibérie occidentale, disposent de deux ressources musicales pour endormir leurs enfants : d’une part les berceuses proprement dites, d’autre part des chants personnalisés appelés nyukubts. Ces derniers sont composés par la mère, la grand-mère ou une sœur - plus rarement le père ou un frère - au moment de la naissance ou peu de temps après. Comme dans le pays Sámi, les mélodies sont simples, de manière à être aisément mémorisables. Elles tendent à prédire certains aspects de l’avenir de l’enfant, coexistent avec des berceuses non personnalisées, et ne sont plus chantées en présence de la personne évoquée une fois l’âge adulte atteint. Les nyukubts ne sont pas pour autant oubliés et peuvent être chantés en son absence. Ils sont connus au sein de la communauté et chantés aux enfants lorsque ceux-ci rendent visite à d’autres personnes, de manière à leur souhaiter la bienvenue ou bonne chance.

Les Nganassan, autre peuple samoyède occupant notamment la péninsule de Taïmyr, ont recours à des chants appelés njuo bəly, ayant également fait office de protection magique par le passé. Lorsque l’enfant devient adulte, un nouveau chant lui est assigné. Comme chez les Nenets et à la différence du contexte Sámi contemporain, les Nganassan créent leur propre chant adulte. Celui-ci peut évoluer et reflète la longueur de la vie : plus une personne vit longtemps, plus son chant sera long. Le chant est habituellement accompagné d’un texte indiquant le nom de l’enfant et décrivant son caractère (par exemple, le fait qu’il pleure beaucoup) sur un ton enjoué. Contrairement aux dovdna, ces chants ne sont en principe pas utilisés pour bercer l’enfant, mais seulement pour le stimuler et le taquiner, en utilisant des paroles infantiles et un ton plaintif, l’effet recherché étant de submerger l’enfant par l’attention reçue.

Les Nenets et les Nganassan utilisent donc des chants personnalisés, les nyukubts et njuo bəly, composés par les proches de l'enfant, pour prédire l'avenir, souhaiter la bienvenue ou bonne chance. Ces chants coexistent avec des berceuses non personnalisées et sont remplacés par de nouveaux chants à l'âge adulte.

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Sibérie Orientale : Shiishii et Chakchechang

En Sibérie orientale, les Yukaghir appellent shiishii les chants personnels enfantins. Ceux-ci sont envisagés comme une troisième forme de nom pour le jeune individu, au même titre que son nom officiel (souvent russe) et son surnom. Ces chants incluent onomatopées et formules répétitives. Ils peuvent être chantés à différents rythmes, selon le but envisagé : stimuler l’enfant, le bercer ou soigner une maladie.

Enfin, les Chukchi du Nord-Est sibérien pratiquent également un type de chants personnels enfantins servant principalement de berceuses, appelés chakchechang. Comme chez les Sámi, ces mélodies préfigurent celles que reçoivent les individus à l’âge adulte et sont destinées à influencer l’avenir des enfants ou à exprimer les souhaits des parents. Ces chants sont attribués immédiatement après la naissance et peuvent être chantés par les pères.

Les Yukaghir et les Chukchi partagent la tradition de chants personnels enfantins, les shiishii et chakchechang, utilisés comme berceuses, pour stimuler l'enfant, soigner une maladie ou influencer son avenir.

Les Yup'ik et Iñupiat d'Alaska : Inqum et Nuniaq

De l’autre côté du Détroit de Béring, les communautés Yup’ik d’Alaska appellent inqum les chants personnels d’enfants. Ceux-ci comportent habituellement des textes compris uniquement par les membres de la famille proche. L’inqum d’un enfant mentionne généralement son surnom et certains traits physiques ou psychologiques, ou encore des événements de sa vie, tels que sa première capture d’animal. Des strophes peuvent être ajoutées au cours de la vie de l’enfant, de sorte que l’inqum prend peu à peu la forme d’un récit autobiographique. On chante l’inqum à la manière d’une berceuse, pour endormir les enfants, bien que sa fonction première soit, plus largement, d’exprimer l’amour parental. Le chant, en évolution constante, est conservé par l’individu tout au long de sa vie.

Au Nord de l’Alaska, les Iñupiat ont une pratique moins musicalisée, à mi-chemin entre le « mamanais » (motherese en anglais, une manière de s’adresser aux enfants répandue dans la plupart des cultures humaines, consistant notamment à accentuer l’intonation vocale) et les chants enfantins d’Eurasie. Le nuniaq consiste en une allitération rythmée de mots et de syllabes sans signification servant à articuler la relation de parenté entre l’interprète et l’enfant et à établir une connexion émotionnelle, tout en décrivant certains traits physiques, psychologiques, ou certains maniérismes propres à l’enfant. Chaque adulte utilise en principe un nuniaq spécifique pour s’adresser à un enfant donné, de sorte que le même enfant peut avoir une multitude de formules qui lui sont attribuées. L’objectif n’est pas de bercer l’enfant, mais d’éveiller en lui une réaction typique appelée uŋa et variant d’un individu à l’autre : en entendant son nuniaq, l’enfant a tendance à sourire, à danser, à chercher des câlins, à ramper sur le sol ou, plus généralement, à « faire le bébé ».

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Les Yup'ik et Iñupiat d'Alaska pratiquent des chants personnels d'enfants, les inqum et nuniaq, pour exprimer l'amour parental, renforcer le lien affectif et susciter des réactions spécifiques chez l'enfant.

Les Inuit du Canada et du Groenland : Aqausiq

On trouve des formules similaires chez diverses populations Inuit à travers le Canada. Si le terme aqausiq peut désigner par endroits un chant destiné à endormir un enfant, il évoque plus habituellement un ensemble de vers rythmés semblables au nuniaq. Dans le Nunavut, on compose un aqausiq pour son propre enfant, pour un neveu ou une nièce, des petits-enfants, un frère, une sœur ou un cousin plus jeune, ou encore des enfants d’amis. L’aqausiq n’est pas strictement privé, puisque certaines formules sont diffusées à la radio, par exemple à l’occasion d’un anniversaire, tandis que d’autres ont été adaptées par des artistes Inuit de manière à être interprétées sur scène. La formule utilisée décrit le caractère de l’enfant et la relation singulière qu’il entretient avec l’interprète, sur un ton affectueux. Si l’enfant est parfois décrit en termes négatifs, ce n’est pas seulement dans une intention taquine, mais aussi pour éviter que son âme ne soit dérobée par un esprit malfaisant.

Comme chez les Iñupiat d’Alaska, l’objectif d’un aqausiq est de susciter une réaction spécifique chez l’enfant, appelée ici qaqajuq (ou qaqavoq au Groenland), mêlant timidité et fierté, et manifestée par des sourires, bonds, gazouillements et mouvements de la langue à l’intérieur de la bouche. De même, chaque paire enfant-adulte peut donner lieu à un aqausiq spécifique. Il existe toutefois des différences notables d’une région à l’autre de l’Arctique canadien. Tandis que, dans le Nunavik (Québec), il est possible de prononcer un aqausiq en l’absence de l’enfant afin de penser à lui et invoquer son image, certains Inuit du Nunavut indiquent que la présence de l’enfant est indispensable. De même, la valeur propitiatoire de l’aqausiq semble absente dans la région d’Igloulik, mais préservée dans celle de Tununiq.

Les Inuit du Canada et du Groenland utilisent l'aqausiq, une formule rythmée décrivant le caractère de l'enfant et la relation avec l'interprète, pour susciter une réaction spécifique.

Similarités et Hypothèses

Cet examen de la littérature ethnographique révèle un ensemble de similarités frappantes entre les traditions musicales des peuples circumpolaires en matière de berceuses et de chants personnels pour enfants.

  • Personnalisation: L'attribution de chants individuels aux enfants est une caractéristique commune.
  • Fonctions multiples: Ces chants servent non seulement à endormir, mais aussi à consoler, motiver, protéger, renforcer l'identité et exprimer l'amour.
  • Simplicité mélodique: Les mélodies sont souvent simples et faciles à mémoriser.
  • Prédictions et souhaits: Les chants peuvent contenir des prédictions sur l'avenir de l'enfant ou exprimer les souhaits des parents.
  • Évolution: Les chants peuvent évoluer avec l'âge de l'enfant.

L’hypothèse d’une diffusion par migrations à partir d’un foyer sibérien ou par échanges culturels continus entre populations circumpolaires est discutée. Certaines similarités entre cultures circumpolaires sont connues de longue date et couvrent aussi bien des formes d’organisation sociale (structures flexibles et largement égalitaires), de subsistance (nomadisme, élevage et chasse) et de pratiques rituelles (importance du chamanisme) plus ou moins présentes de nos jours, que des schèmes ontologiques (prépondérance de « l’animisme »).

Berceuses et Maternage : Un Lien Émotionnel

En prenant appui sur un corpus de berceuses en langues kanak, cette contribution interdisciplinaire croisant des analyses ethnomusicologiques, linguistiques et anthropolinguistiques, a pour objectif de décrire l’articulation dynamique entre langage, chants et émotions. Interprétées par les adultes lors des pratiques de maternage qui accompagnent le commencement de la vie des tout-petits, ces premières explorations sonores et langagières se présentent comme l’un des éléments capitaux permettant la construction identitaire, langagière et affective de l’enfant. Un répertoire où les émotions sont valorisées et ont un impact psychologique sur la structuration langagière des enfants.

Il est donc socialement requis de ne pas laisser l’enfant pleurer trop longtemps surtout à la nuit tombée. La berceuse est un genre vocal privilégié qui accompagne tous les stades de développement de la petite enfance. Il s’agit d’un répertoire soutenant l’ancrage progressif du nourrisson encore très proche du monde des ancêtres (l’invisible) vers le monde des hommes, du groupe social auquel il est rattaché (monde visible).

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