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Mélodies du Sommeil : Exploration des Berceuses Japonaises

Introduction

Les berceuses japonaises, connues sous le nom de komori uta, occupent une place particulière dans le riche paysage de la musique enfantine au Japon. Elles sont bien plus que de simples chansons pour endormir les enfants ; elles sont le reflet d'une histoire sociale et culturelle profonde, témoignant des pratiques et des réalités de la vie quotidienne, en particulier celles des jeunes gardes d'enfants. Cet article explore les multiples facettes des komori uta, en les situant dans leur contexte historique et en analysant leur évolution au fil du temps, tout en mettant en lumière leurs particularités par rapport aux berceuses occidentales.

Genèse et Contexte Historique des Komori Uta

Le répertoire actuel de la chanson enfantine au Japon s’est constitué entre les années 1880 et 1920, une période charnière marquée par le développement de l'éducation musicale obligatoire et l'essor d'un mouvement poétique et littéraire axé sur la création de chants artistiques pour les enfants. Cependant, les comptines populaires issues du patrimoine culturel enfantin de transmission orale, qui avaient précédé l’apparition de ces deux types de chants sur l’archipel, représentent aussi une part significative de ce répertoire. Les komori uta sont un cas particulier de chansons de l’enfance qu’il est difficile de classer de manière absolue dans l’une ou l’autre des catégories qui composent ce répertoire.

Les Komori Hôkô : Gardes d'Enfants et Berceuses

L'origine étymologique de komori uta est intimement liée à l'existence d'un métier aujourd'hui disparu, mais autrefois très courant au Japon jusqu’à la Seconde Guerre mondiale : celui de komori hôkô. Hôkô, ou hôkônin, est un terme qui désigne de manière générale une personne attachée au service d’un maître, depuis l’époque d’Edo (1603-1868). Ces jeunes filles, souvent âgées de sept à quinze ans, étaient envoyées loin de chez elles pour prendre soin des bébés de familles plus aisées.

Dans la rue, aux abords des champs et sur les chemins, parfois au sein d’un groupe, parfois seule, se dessinait la silhouette menue de la garde d’enfant, un bébé endormi ou geignard sur le dos, le front ceint d’un hachimaki sur lequel elle avait attaché des jeux pour amuser le nourrisson. C’est d’elle dont les berceuses japonaises tiennent leur nom. Car il s’agit bien là de l’origine étymologique de komori uta : une chanson (uta) des gardes d’enfants (komori).

Malgré leur jeune âge, la garde d’enfant jouait un rôle médiateur dans cet espace laissé vacant : une grande sœur pour l’enfant gardé, une jeune employée du point de vue des parents. Souvent d’origine sociale très modeste, les komori quittaient leur foyer pour se rendre dans une famille plus aisée de la région, mais il pouvait arriver qu’elles soient employées dans des villes beaucoup plus lointaines, entraînant leur déracinement social, mais aussi culturel et linguistique, comme cela s’observe dans les paroles de leurs chansons.

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Leurs chansons, les komori uta, servaient à endormir ou à amuser l'enfant, mais surtout, elles constituaient un exutoire à la pénibilité de leur métier et à leurs chagrins quotidiens. L’intérêt de la berceuse japonaise réside dans ce qu’elle révèle d’anciennes pratiques socio-culturelles de l’époque féodale qui se sont poursuivies dans le Japon moderne, et dont les témoignages sont inscrits dans les paroles de ces chansons, au moment de leurs premières collectes ethnographiques et ethnomusicologiques au début du xxe siècle.

Caractéristiques des Komori Uta

Selon la définition donnée par le dictionnaire de la musique (2007 : 141-142), il existe deux catégories principales dans le grand ensemble des komori uta : les nemurase uta « les chansons pour endormir » et les asobase uta « les chansons pour jouer ».

Nemurase Uta : Chansons pour Endormir

Les nemurase uta sont adressés aux enfants mais ont en réalité une utilité pour l’interprète de la chanson : son rythme lent, son ambitus faible se limitant à la tierce ou à la quarte, apaisent aussi la mère ou la garde d’enfant irritée par les pleurs, et provoquent sur elle un effet bénéfique et calmant. Les berceuses japonaises présentent d’autres traits que l’on pourrait qualifier d’universels : une syntaxe simple, des phrases courtes, une abondance des onomatopées, et une poétique adaptée aux échanges entre l’adulte et l’enfant (Altmann de Litvan 2008 : 53-55). S’il existe des komori uta aux mélodies simples, proches des comptines enfantines (warabe uta), d’autres sont plus sophistiquées et se rapprochent davantage des chansons régionales des adultes (min.yô). On retrouve dans les komori uta des caractéristiques dans l’emploi de dialectes et dans celui d’un registre enfantin et familier propre aux chansons du genre.

Asobase Uta : Chansons pour Jouer

Quant aux chansons pour jouer, les asobase uta, elles présentent des paroles riches en expressions humoristiques et plus élaborées que dans les chansons pour endormir. Ce type de chansons à but divertissant est repris à terme par l’enfant et lui permet de s’amuser tout seul, ce qui inclut certains komori uta au répertoire des comptines dans leur mode de transmission et d’appropriation par les enfants (Kami 2006 : 21).

La distinction entre ces deux catégories n’est pourtant pas toujours explicite. Dans le cas japonais, le terme même de komori uta désigne ainsi en premier lieu l’activité de garde d’enfant, et non la visée attendue de la chanson interprétée (endormir ou amuser). On s’éloigne donc de la définition stricto sensu de la berceuse telle que la principale acception française la désigne, soit une chanson douce dont le but principal est d’endormir l’enfant (Perrot & Nières-Chevrel 2013 : 178-180).

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Thèmes et Symbolisme dans les Komori Uta

Les komori uta sont riches en thèmes variés, allant des espoirs et des rêves aux réalités difficiles de la vie rurale.

Rêves et Espoirs

Selon un procédé classique, promettant à l’enfant qui s’endort sagement de rêver dans son sommeil de mets délicieux et de préparer au mieux la séparation (Altmann de Litvan 2008), les paroles de ce type de berceuse révèlent ainsi le souhait irréalisable d’une population dont l’alimentation était essentiellement composée de bouillie de riz ou de blé, souffrant parfois de malnutrition et ce jusque dans les années 1930.

Menaces et Bestiaire Folklorique

À l’inverse, un autre ensemble de berceuses présente un caractère menaçant en mettant en scène tout le bestiaire folklorique le plus effrayant : tigre, chat sauvage, rat, démon, monstre, devenant un vecteur de transmission de l’héritage culturel familial et local (Weigensberg de Perkal 2008 : 111-126). Selon les régions, on retrouve dans les berceuses l’évocation du folklore local et de ses entités les plus maléfiques. Ainsi, au nord du Japon, on mentionnera Yuki onna, cette femme fantôme au souffle glaçant et mortel, ou encore Namahage, une festivité originaire de la péninsule d’Oga, dans la région du Tôhoku, lors de laquelle les enfants paresseux sont menacés d’être emportés par des démons.

Réalités Sombres : Infanticides

Plus terrible encore, les komori uta sont les témoins d’une pratique courante surtout dans les campagnes les plus pauvres : les infanticides (mabiki), et notamment ceux des filles. On trouve des traces de cette pratique, qui présentait moins de risques pour la mère qu’un avortement, depuis l’époque de Nara (710-794) et jusqu’à la fin de l’époque d’Edo dans la classe paysanne, même si l’on constate des disparités selon les régions (Iwao 1982 : 5 ; Ochiai 2006 : 64). Les infanticides sont d’ailleurs une thématique récurrente révélant la porosité entre les berceuses et les comptines. Ces paroles sont révélatrices d’une mentalité phallocrate (dansonjohi, « respect des hommes et mépris des femmes ») très ancrée dans les campagnes16, également liée à la pensée du système féodal (hôkenshisô) qui prônait la soumission des plus faibles aux plus forts, comme le révèle également la pratique des parricides et matricides.

Evolution et Modernisation des Komori Uta

L’avènement de la restauration Meiji (1868) et le processus d’occidentalisation de la plupart des institutions publiques et privées contribuèrent en quelques décennies à transformer le paysage socio-économique japonais et conduisirent à l’avènement d’une culture résolument moderne dans les années 1920-1930 (Schaal 2021).

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Les auteurs de ces chansons, paroliers et compositeurs japonais mais formés aux études occidentales, cherchaient à exprimer dans un langage musical et littéraire moderne une certaine forme de japonité qu’ils allèrent puiser dans le folklore local, et donc aussi dans les berceuses. Dans ce processus de modernisation, les komori uta firent l’objet d’une nouvelle interprétation de leurs fonctions et se virent octroyés une certaine dimension artistique.

Exemples de Chansons Enfantines Japonaises

Outre les komori uta, le répertoire des chansons enfantines japonaises comprend une variété de styles et de thèmes.

Sakura

"Sakura" est une chanson populaire traditionnelle du Japon composée pendant l’Ère Edo pour les enfants apprenant le koto. En Japonais, Sakura signifie Cerisier ; symbole fort de beauté éphémère. Ainsi, les premières paroles attachées à ce thème furent « Éclosion des fleurs de cerisier ».

La Neige

Le titre de la chanson japonaise que nous avons choisi est La Neige. Cette chanson a été introduite dans les manuels scolaires japonais de musique en 1911. Depuis cette époque, cette chanson japonaise est très populaire auprès des enfants pendant l’hiver, surtout quand il neige. Les chansons japonaises pour les enfants sont très populaires dans les écoles dès l’âge de 4 ans.

Chauffage Traditionnel et Modernité au Japon

Il est intéressant de noter que les pratiques de chauffage au Japon, tant traditionnelles que modernes, peuvent influencer la manière dont les berceuses sont chantées et perçues.

Le Kotatsu

Le kotatsu est un système de chauffage traditionnel encore utilisé aujourd’hui. C’est une table basse, en général carrée, recouverte d’une couverture ouatée (futon). Sous cette table autrefois, on mettait un pot à braises, qui est maintenant remplacé par un radiateur électrique.

Chauffage Moderne

Il n’existe pas de système de chauffage central dans les maisons japonaises comme on peut en connaître dans de nombreux pays occidentaux. En fait, historiquement, les maisons japonaises traditionnelles n’ont jamais été faites pour garder la chaleur mais plutôt pour se marier avec leur environnement. Les japonais aiment vivre en relation avec l’extérieur et avec les éléments. A cela s’ajoute le fait que les maisons japonaises n’étaient pas construites pour durer. On trouve aujourd’hui dans la plupart des maisons japonaises ou habitations des systèmes d’air conditionné réversible qui vont chauffer l’hiver et refroidir l’habitation l’été. Donc, en hiver, cela donne de grands contrastes de températures dans la maison car on peut passer d’une pièce chauffée à une pièce non chauffée. C’est assez surprenant au départ mais on s’y habitue. De plus, en raisons des nombreux tremblements de terre, les systèmes de chauffage centrale avec tuyauterie ne seraient certainement pas adaptés.

Berceuses d'Ailleurs : Un Aperçu Comparatif

Pour mieux comprendre la singularité des komori uta, il est utile de les comparer à des berceuses d'autres cultures.

Berceuses Bretonnes

"Toutouig" est une berceuse traditionnelle de Bretagne. On en trouve de nombreuses versions, notamment pour la harpe qui se prête bien au genre, avec un tempo particulier de valse lente qui s’accorde au rythme du bercement de l’enfant.

Chansons Traditionnelles Bretonnes

"Tri Martolod" est une chanson traditionnelle bretonne rendue populaire par Alan Stivell en 1972, dans la vague du « Renouveau Celtique ». On en connait de nombreuses versions dont celle, remarquable, interprétée par Yann-Fañch Kemener et Didier Squiban dans l’album « Enez Eusa », paru en 1996.

Chansons Occitanes

"Jean Petit Qui Danse" est une formulette à énumération corporelle, qui trouve son origine dans l’Occitanie médiévale. Chantée du Béarn à la Provence, on peut découvrir des versions en Occitan dans le répertoire de groupes traditionnels tels que Nadau.

Chansons Réunionnaises

"Not de Twé" est une chanson créée par le groupe Malouz, originaire de l’île de La Réunion, tirée de leur premier album paru en 2008, intitulé « Kolé Boutey ».

Chansons de Franche-Comté

« Les Tristes Noces » est une ballade traditionnelle originaire de Franche-comté enregistrée par Malicorne dans l’album « Almanach » paru en 1976.

Chansons Bretonnes du XIXème Siècle

« Kimiad » est une chanson traditionnelle de Bretagne remarquablement interprétée par Alan Stivell dans son album « Chemins de terre » paru en 1973. Il s’agit à l’origine d’un texte de Prosper Proux, écrivain de langue bretonne du XIXème siècle.

Chansons de la Vallée d'Ossau

« La Filha a Marider » est une chanson traditionnelle originaire de la vallée d’Ossau enregistrée par Rosina de Pèira et sa fille Martina dans l’album « Cançons de femnas » qui reçut en 1979 le Grand Prix de l’Académie Charles Cros. Plus récemment, cette chanson a été reprise par le trio flamand Laïs.

Formulettes et Comptines Françaises

« Les petits poissons » est une formulette -ou comptine, qui intervient dès la toute petite enfance où elle peut être interprétée pour le nourrisson sous un mode lent, en berceuse. Plus tard, elle offrira une rencontre avec le monde animal en discernant l’espèce, son action spécifique, dans un milieu spécifique.

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