Introduction
Dans le recueil Le Spleen de Paris, Charles Baudelaire explore de nouvelles avenues d'inspiration, s'éloignant des contraintes formelles de la poésie traditionnelle pour embrasser une forme plus libre et dialogique. Il définit son ambition comme « Une prose poétique musicale sans rythme et sans rime assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience ». C'est en se mêlant à la foule parisienne que Baudelaire atteint cet idéal, trouvant dans cette "universelle communion" un nouveau champ de correspondances. Le poème en prose Les Foules illustre cette conception novatrice de la poésie.
Comment Baudelaire utilise-t-il cette nouvelle forme de poésie pour établir la supériorité du poète ?
Cette analyse explorera d'abord la nature novatrice du poème à travers son ton didactique. Ensuite, nous examinerons comment Baudelaire divise le monde entre solitude et multitude. Enfin, nous associerons cette division au pouvoir de l'imagination, apanage du poète solitaire.
Un Poème Didactique d'un Genre Nouveau
Le poème se présente sous une forme nouvelle : la prose. Baudelaire affirme ainsi que la poésie peut exister indépendamment des vers, adoptant une structure flexible épousant les "soubresauts de l'âme". À l'instar d'un texte argumentatif, chaque paragraphe correspond à un objectif discursif précis, où le poète défend un point de vue étayé par des exemples et des images révélatrices.
Baudelaire commence de manière prosaïque par une définition : celle de l'"art" de "jouir de la foule", une caractéristique du poète dans son amour du "travestissement". Ce "goût du travestissement" est mis en évidence par une paronomase au deuxième paragraphe : "Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond". Le troisième paragraphe décrit le pouvoir de métamorphose du poète, soulignant "cet incomparable privilège". Le quatrième paragraphe expose la thèse centrale, mettant en valeur la grandeur du poète. Les deux derniers paragraphes utilisent un raisonnement logique, opposant le poète aux autres hommes, le présentant comme supérieur, tel un missionnaire éduquant les "sauvages".
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La structure argumentative est marquée par un mouvement d'ouverture et d'amplification, renforcé par une approche déductive et analogique qui valorise la caractérisation du poète. Le poème progresse comme une marche, à l'image du solitaire avançant dans la foule, s'ouvrant à l'inconnu et à l'imprévu, pour finalement se conclure sur une comparaison assimilant le poète à ceux qui éprouvent des plaisirs supérieurs. Cette structure révèle la dualité du locuteur, à la fois ouvert à la contemplation et théorisant sur lui-même, comme s'il s'observait dans un miroir.
Il s'agit également d'un dialogue d'un genre nouveau avec le lecteur, ponctué d'aphorismes. Le locuteur met en évidence le caractère unique du poète dans chaque strophe :
- 1er paragraphe: débute par une formule négative soulignant la singularité du poète face au commun des mortels.
- 2ème paragraphe: présente le poète fécond comme capable de tout, indépendamment de la situation.
- 3ème paragraphe: le poète est présenté avec un pouvoir paradoxal, capable de réunir les contraires et omnipotent ("lui-même" et "autrui").
- 4ème paragraphe: insiste sur le caractère unique du poète, avec la répétition anaphorique de l'adjectif indéfini "tout", lié à son étonnante capacité à épouser la foule.
- 5ème paragraphe: le poète se désolidarise du reste de l'humanité, affirmant posséder une compréhension du monde que les autres n'ont pas.
- 6ème paragraphe: même procédé avec la désolidarisation ("ce monde", comme s'il n'en faisait pas partie) ; le poète est frappé par le génie dès la naissance, une "orgie de plaisir" inaccessible à certains hommes.
Cette forme permet au poète, à travers des procédés stylistiques péremptoires, de manifester son point de vue et de convaincre de l'existence de deux mondes : celui de la multitude et celui de la solitude.
Multitude de la Foule et Solitude du Poète
Baudelaire fonde la dynamique de son poème sur l'opposition systématique entre le monde de la solitude et celui de la multitude : "chacun" opposé à "multitude", "celui-là seul" aux dépens du "genre humain", "seul" contre "la foule", "ces âmes errantes" versus "un corps", le "promeneur solitaire" dans "la foule", "les hommes" face à "l'inconnu".
Toutefois, cette opposition n'est insurmontable que pour le commun des mortels. Plutôt que de les rendre incompatibles, multitude et solitude sont mariables, comme le suggère la formule combinant asyndète et paronomase : "Multitude, solitude". Cette formulation mime le couple que le poète forme avec la foule, un couple marqué par un mouvement visant à relier solitude et multitude.
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La solitude caractérisant le poète lui permet ainsi d'"épouser facilement la foule" et de s'ouvrir à tous : "Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui". En devenant "autrui", l'artiste échappe à l'emprise du temps, comme le suggère l'emploi constant du présent à valeur générale.
La structure du poème est calquée sur la dilatation de l'âme du poète : le rythme binaire est remplacé par un rythme ternaire à partir du quatrième paragraphe. Enfin, la succession de propositions relatives, terminant les phrases et le poème, suggère la démultiplication du bonheur grâce à la foule.
Il ne s'agit donc pas de hiérarchiser solitude et multitude, mais plutôt, pour Baudelaire, de montrer que la solitude permet de ressentir, intérieurement, la multitude caractéristique du monde. Il établit en fait la supériorité de l'intérieur sur l'extérieur, cet extérieur étant accessible par la force de l'imagination résidant au cœur du poète, doté dès sa naissance par la "fée" qui lui insuffla le "goût du travestissement et du masque".
La Supériorité du Poète sur le Réel
Baudelaire présente le poète comme doté d'un pouvoir supérieur dès sa naissance, incarné par exemple par la "passion du voyage". Pourtant, aucune scène exotique ne suit cette introduction ; le lieu de vie du poète est la foule, où il rencontre des visages, des "personnages". Bien que l'imagination ne soit pas définie explicitement, il s'agit de cette faculté à s'évader, à voyager malgré l'enveloppe corporelle.
Le poète n'est qu'une âme traversant la matière : "Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun". Il appartient au monde de manière transcendantale, s'ouvrant à chaque invitation de l'extérieur, tel une prostituée : "cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe".
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La poésie s'apparente ainsi à de la démiurgie, à l'art de la métamorphose (Baudelaire utilise les termes de "travestissement" et de "masque"). Cette capacité à sortir de soi pour rencontrer l'extérieur, l'altérité, lui confère la possibilité de vivre ces "mystérieuses ivresses", "ineffables".
Le dernier paragraphe affirme explicitement la supériorité du poète, avec le champ lexical associé : "bonheurs supérieurs", le superlatif "plus" utilisé deux fois, "génie". Baudelaire finit par comparer le poète aux missionnaires qui fondent les civilisations et guident les peuples.
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