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Berceau Magique Lorraine Dolle: Avis et Témoignages d'une Époque Révolue

Cet article explore l'impact de la Première Guerre mondiale sur la vie d'un village français, en s'appuyant sur des documents et témoignages recueillis auprès des habitants. Il met en lumière les bouleversements économiques, sociaux et personnels engendrés par le conflit, tout en préservant la mémoire de ceux qui l'ont vécu.

Tourrettes en 1914: Un Village Agricole à la Veille de la Guerre

En juillet 1914, Tourrettes, un village des Alpes-Maritimes, comptait 1044 habitants. La commune était dotée d'un bureau de poste, du télégraphe et du téléphone, et desservie par le chemin de fer depuis une vingtaine d'années. Madame Dolle occupait le poste de chef de gare, tandis que son mari et Monsieur Ricard travaillaient pour la compagnie en tant que piqueurs sur la voie. Alexandre Giraud était le maire depuis 1896, assisté par Honoré Bareste. Le conseil municipal était composé de Paul Rapet, Marius Colomb, Marius Geoffroy, Antoine Nirascou, Joseph Mallet, Victorin Isnard, Hilaire Honnorat, Léopold Mallet, Joseph Merle et Siméon Taulane.

L'économie du village était principalement agricole, avec une production florale importante (violettes, roses, fleur d'oranger pour la parfumerie, violettes Victoria, giroflées pour la confection de bouquets). La culture des olives et du bois à brûler constituait également une source de revenus, tandis que la vigne était cultivée principalement pour un usage personnel.

L'annuaire des Alpes-Maritimes pour les petites et moyennes communes donne des précisions sur les différents commerces et services disponibles. Balthazar Teisseire était le marchand de tabac. Messieurs Goullion, Bourrelly et Belmond vendaient du vin. Trois bouchers (Bareste, Marino, Isnard), quatre perruquiers (Martin, Roumieu, Fulconis, Geoffroy) et deux pâtissiers (Eugénie Geoffroy et Monsieur Drogoul) offraient leurs services. Deux café-restaurants étaient situés à Tourrettes (tenus par Joseph Isnard et Pierre Bouvet), et quatre à Pont du Loup, devenu une destination touristique (Gazagnaire, Milo, Jacob et Briquet en étaient les propriétaires). La commune disposait de deux moulins à huile (Alexandre Giraud, le maire, et Félix Mallet) et d'un moulin à farine au quartier de Pataras (propriété Cresp) à Pont du Loup. Les épiciers-boulangers étaient Louis Bourrelly, Daniel, Belmond, Gouillon, Curel (veuve Bourrelly). Les cordonniers étaient Cavalero, Grosso, Salvatico et les modistes Mesdames Blanchard et Gaspard. Les merceries étaient Bourrelly et Curel, les distillateurs d'eau de vie Geoffroy la Mourée, Garcin, Roux. Le forgeron Duhet, le ferblantier Chabert, le fournier Negrin et les marchands de bois à brûler Bouvet, Cresp, Trastour complétaient le tissu commercial du village. Enfin, sept courtiers étaient actifs dans la vente des fleurs, la principale production agricole : Curel, Barbier, Sauvan, Mallet.S, Mallet.F, Merle, Bourrelly.A.

Fin juillet, malgré une situation internationale tendue, la fête de la Madeleine se déroula sur la place du village, rassemblant toute la population autour d'activités religieuses, ludiques et conviviales.

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La Mobilisation Générale et le Départ des Hommes

Cependant, les jours suivants, tout s'accélère. Le samedi 2 août 1914, vers 16 heures, comme dans toutes les villes et villages de France, les cloches de Tourrettes sonnent le tocsin : la mobilisation générale est décrétée. Les affiches en fixant les modalités sont placardées sur le mur de la mairie. Le lendemain, la guerre est déclarée.

Le garde champêtre, Joseph Olivier, retraité des chemins de fer depuis septembre 1912, est chargé de transmettre l'information. Les jeunes hommes âgés de 21 à 23 ans sont déjà sous les drapeaux, le service militaire ayant été porté à 3 ans (loi de 1913). Les "classes 1911, 1912 et 1913" forment ainsi l'armée d'active. La mobilisation concerne donc "les classes 1900 à 1911", qui vont former les unités de réserve mises sur pied. Progressivement, chaque homme ressort son fascicule de mobilisation. Enfin, "les classes 1886 à 1899" donnent naissance aux formations territoriales. Ainsi, tous les hommes aptes de 20 à 48 ans quittent femmes, enfants, parents. La France étant encore essentiellement rurale, ils abandonnent, pour la majorité, les campagnes et les travaux agricoles en cours.

Le gouvernement est conscient de cette situation. Dès le 2 août, une proclamation, signée par le Président du conseil René Viviani, exhorte les femmes et les enfants à remplacer les hommes mobilisés. Après avoir souligné que cette guerre est voulue par l'Allemagne en dépit des efforts des nations alliées pour préserver la paix, le texte devient lyrique : « Debout donc femmes françaises, jeunes filles et fils de la Patrie ! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille…il n’y a pas dans ces heures graves de labeur infime, tout est grand qui sert le pays…il y aura demain de la gloire pour tout le monde ».

Si la plupart d'entre eux rejoignent les frontières du Nord et de l'Est, certains sont affectés dans les colonies, en particulier au Maroc. Il « faut veiller au salut de l’Empire » : ainsi Marcellin Masseglia, qui avait effectué son service militaire au 3ème RS en Algérie, et Paul Malet, affecté dans une section d'infirmiers des Troupes Coloniales, feront toute la guerre au Maroc. D'autres y feront des séjours limités comme Marcellin Brémond et André Geoffroy.

Les hommes qui avaient été classés service auxiliaire lors du "conseil de révision", notamment en raison d'un défaut de taille, sont également affectés à des postes liés à la continuité de fonctionnement des services après le départ des titulaires pour le front. Joseph Spinelly, 46 ans, rejoint Fréjus comme conducteur de chevaux. Marius Roustan, né en 1870, va travailler pendant une grande partie de la guerre dans les poudreries de Saint-Chamond et de Bassens avant d'être muté au cours de l'année 1917 au 18ème escadron du train.

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La situation familiale n'est pas un paramètre déterminant, mais elle est parfois prise en compte. Joseph Séguran, 31 ans et père de 6 enfants, est affecté aux Forges et Ateliers du Midi à Cette. Par ailleurs, certains sont maintenus à leur poste en raison de leurs compétences spécifiques. Antoine Blacas, 46 ans, reste à Cannes en tant qu'agent des Postes et Télégraphe. Eugène Geoffroy reste également travailler comme commis des Postes. Louis Olivier est maintenu à la disposition de la commission du réseau PLM. Mais début 1917, la féminisation des emplois grandissant et le besoin d'hommes devenant critique, il rejoint le 4ème RG avec lequel il participe aux opérations de l'Armée d'Orient. Ferdinand Gasq, né en 1868, est affecté à Toulon au service des constructions navales. Honoré Isnard, 44 ans, travaillant aux contributions directes, poursuit son travail car l'impôt doit continuer à être prélevé pour faire vivre « la machine étatique ».

À Tourrettes, la rentrée à l'école primaire de garçons se fera sans l'instituteur. Monsieur Antoine Donati, arrivé à l'été 1908, est mobilisé début août ; il ne retrouvera son poste qu'en février 1919.

Marius Audibert, fleuriste né en 1872, rejoint une partie du 114ème Régiment d'Infanterie Territorial stationné à l'hôtel du Pavillon à Cannes. Les touristes sont partis et les locaux ont été réquisitionnés ; plus tard, ils accueilleront les blessés en convalescence. Le 12 août, il envoie une carte à sa femme dans laquelle il demande des nouvelles de Tourrettes et de la campagne. Le 24, il écrit « les chaleurs nous fatiguent bien un peu dans la journée mais cela n’est rien à côté de ceux qui sont à la frontière et nous nous demandons les souffrances qu'ils doivent supporter à certains moments » et le 26 dans un autre courrier, il livre ses états d'âme « nous n'avons pas le temps de penser à autre chose qu'à ceux qui nous sont chers c'est-à-dire notre famille et ensuite ceux qui représentent actuellement tous les français ». Fin août, il est renvoyé « dans ses foyers », un mois plus tard, il est rappelé ; par la suite, il connaîtra au sein des 139 et 163èmes Régiments d'Infanterie les zones du front. Il sera démobilisé le 24 février 1919.

Juste avant de partir à la guerre, il avait planté deux platanes devant sa maison, ils sont à l'origine du nom de la rue même si aujourd'hui il n'en reste plus qu'un. En souvenir de cette période de sa vie et aussi pour honorer son épouse Madeleine, il appellera sa maison « La Madelon ». La plaque est toujours présente.

L'Impact Démographique et Économique sur Tourrettes

Pour le village de Tourrettes, l'étude des naissances à partir des registres d'état-civil montre qu'environ 250 hommes appartiennent à l'ensemble des classes mobilisées. Pour estimer le nombre de soldats tourrettans réellement mobilisés, il convient :

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  • D'appliquer un ratio d'inaptitude.
  • D'évaluer les sujets non français (la fin du XIXème siècle est marquée localement par une forte immigration piémontaise).
  • De prendre en compte une mortalité infantile significative mais aussi une espérance de vie plus faible qu'aujourd'hui.
  • De constater une arrivée d'habitants (en particulier issus de l'immigration italienne déjà évoquée) supérieure aux départs.

Au final, ce sont environ 130 hommes (sur une population totale d'un peu plus de 1100) qui quittent le village en août 1914, et ce nombre ne fera qu'augmenter avec l'appel dans le temps des classes suivantes.

La vie va être bouleversée pour de nombreuses familles car, pour beaucoup, ils sont « les bras qui travaillent la terre », et les mois qui viennent sont ceux des vendanges, de la cueillette des olives. Les réquisitions de chevaux et de mulets interviennent également, il faut équiper les escadrons du train et les attelages d'artillerie ; la motorisation ne se développera que les années suivantes : « la guerre se modernise ». Laurent Chiotasso, qui avait effectué son service militaire au 10ème régiment de cuirassiers à Lyon, avait encore porté une tenue presque identique à celle des cavaliers des armées napoléoniennes. Pendant la durée du conflit, il servira dans les unités d'artillerie lourde avec un uniforme et des équipements totalement modernisés.

Les Premières Victimes et les Dures Réalités de la Guerre

La bataille de la Marne et les combats de Lorraine au mois d'août apportent les premières mauvaises nouvelles. Le 20, Eugène Bartolozzi, 19 ans, fils du facteur-receveur au village, est blessé par balle. Paul Trastour et Joseph Cresp sont faits prisonniers pendant les combats autour de Dieuze en Lorraine. Le jeune Maurice Sibilli, 24 ans, du 23ème BCP (le régiment de Grasse), est porté disparu. Il a été fait prisonnier, l'information parviendra plusieurs semaines plus tard grâce à la Croix Rouge. Tous ces prisonniers seront rapatriés d'Allemagne mi-décembre 1918.

Emile Moussat, professeur Agrégé de Lettres, en captivité pendant plus de quatre ans a écrit « L’Ame des camps de prisonniers ». Dans ce livre il précise : « j’ai écrit chaque jour mes impressions du moment. D’autres sculptaient du bois, jouaient aux cartes, reprisaient des chaussettes. Moi, je cédais à cette manie de me regarder vivre ». Des pages qui traduisent le vécu quotidien de ces hommes où se mêlent en permanence jovialité, tristesse et larmes

Augustin Truc, 24 ans, du 8ème RIC, est blessé de deux balles le 28 ; capturé, il ne retrouvera la France que le 15 janvier 1919. Son cas est intéressant car il a déjà connu « le feu ». Ayant effectué son service militaire en Algérie et en Tunisie, il va participer avec son régiment aux opérations au Maroc entre 1912 et 1913 prenant part à trois combats.

Fin août, Joseph Isnard, 46 ans, quitte le régiment territorial d'Antibes et rejoint ses foyers ; pour lui, la guerre est finie. Le 30 août, Jacques Vola est fait prisonnier ; son régiment émet à tort un avis de décès.

Dès le mois de septembre, les familles tourrettanes sont endeuillées ; le 5, le chasseur Josephin Bourrelly du 27éme BCA est porté disparu à Saint Mansuy (Meurthe et Moselle). Le 10, le sergent Marius Issert du 141ème RI est tué à l'ennemi à Lisle-en-Barois (Meuse).

Le Destin Tragique de Marius Issert: Un Instituteur au Front

Marius Issert, né à Tourrettes en 1891, venait de terminer début 1914 comme caporal après avoir effectué, juste avant sa libération, un stage à Joinville-le-Pont à l'Ecole militaire de gymnastique et d'escrime. Instituteur, il avait retrouvé son poste. Le 31 juillet, il écrit à sa belle-sœur : « je suis assez occupé ce matin avec le professeur principal à cause du départ des élèves. J’ai attendu ce matin comptant vous donner des nouvelles plus rassurantes mais cela n’est guère possible. La France fera tout son possible pour rendre la guerre inévitable mais elle y sera probablement contrainte. Je m’attends à chaque instant à être rappelé à Marseille. En cas de mobilisation je resterai au moins trois jours au dépôt pour attendre les réservistes et compléter les cadres…je vais écrire quelques mots à Tourrettes car je suppose maman bien inquiète. »

Comme il le pressentait, il rejoint le dépôt du 141éme régiment d'infanterie et très vite son unité va faire mouvement. Le 6 août, à 16 heures, le Colonel Chartier commandant le régiment passe dans la cour de la caserne Saint-Charles la revue des 3 bataillons du 141ème RI. En termes élevés et d'une voix forte, il exhorte ceux qui vont partir vers la frontière à faire complètement leur devoir envers la patrie. Dans un silence impressionnant et religieux, officiers, sous-officiers et soldats écoutent les mâles paroles de leur chef. Puis la musique joue la Marche Lorraine et la Marseillaise.

Le régiment quitte Marseille en 3 trains le 7 matin, le débarquement a lieu à Vezelise (Meurthe-et-Moselle) dans la nuit du 8 au 9. Pendant un mois le régiment va participer aux opérations en Lorraine. La situation générale devenue très critique, le 141ème RI bascule pour participer à ce que l'histoire retiendra sous le nom de bataille de la Marne. Dans sa dernière lettre à ses parents, il écrit « nous quittons la Lorraine après avoir pénétré en Allemagne et nous sommes dirigés sur un point encore inconnu. » Il donne des nouvelles d'autres soldats connus de sa famille qu'il a pu obtenir au gré des rencontres avec d'autres unités : « Cresp et Lecoq ont été blessés et faits prisonniers en Allemagne. Blacas de Vence est en bonne santé, Payan un client de la Colle également. » Il termine sa lettre rapidement car « je vous écris pendant la marche et le temps me manque », c'est au crayon à papier que ces phrases s'inscrivent sur le papier. Ses derniers mots « je vous embrasse tous très fort et à bientôt il faut l'espérer ». Le 7 septembre, il sanctionne l'un de ses hommes de 4 jours de consigne pour le motif suivant : « Apporte beaucoup de mauvaise volonté pour la construction d'une tranchée ».

Le 10, un bataillon du régiment est établi sur les hauteurs de Condé et surveille le défilé de Lisle-en-Barois. Deux témoignages obtenus par ses parents en novembre relatent sa mort au combat « j'ai perdu dans le même jour mes 2 amis Galibert et mon sergent un instituteur. Il est mort dans mes bras d'une balle aux reins ».

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