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Berceau de la Révolution Verte en Inde : Analyse des Systèmes Agraires et Pauvreté Rurale

Introduction

Le secteur agricole joue un rôle crucial, tant en Afrique qu'en Inde, et il est essentiel de comprendre les dynamiques qui le façonnent. L'Inde, confrontée à des crises alimentaires majeures, a initié sa "révolution verte" pour transformer ses pratiques agricoles. Cet article se penche sur les systèmes agraires en Inde, en particulier dans deux cantons de l'État du Gujarat, et leurs relations avec la pauvreté rurale.

Contexte Historique : La Famine du Bengale et le Début de la Révolution Verte

L'Inde a amorcé sa « révolution verte » à la suite de la grande famine survenue en 1943 au Bengale, qui fit quelque quatre millions de victimes. Le pays a continué d'être en proie à des problèmes d'insuffisance alimentaire jusque dans les années 1960, date à laquelle il révolutionna les pratiques traditionnelles de production alimentaire. De nouvelles techniques agricoles ont été introduites sur des variétés de cultures à haut rendement, de concert avec le recours à des engrais chimiques, des pesticides, germicides, herbicides et désherbants.

Le Gujarat : Un État en Croissance et ses Paradoxes

Situé dans le Nord-Ouest de l’Inde, l’État du Gujarat a connu une forte croissance économique au cours des deux dernières décennies, qui lui vaut souvent d’être érigé en modèle à même d’inspirer le reste de l’Inde. Le Gujarat compte plusieurs centres industriels importants et dispose de bonnes infrastructures de transport. Cette croissance concerne les secteurs secondaire et tertiaire, mais aussi l’agriculture. Dans cet État symbole de l’émergence de l’Inde, une analyse des systèmes agraires et des relations entre agriculture et pauvreté rurale apparaît particulièrement pertinente.

Méthodologie de Recherche

Pour répondre à ces questions, nous nous appuyons sur deux travaux de terrain menés d’avril à août 2014 , mobilisant le cadre d’analyse des systèmes agraires proposé par l’agriculture comparée. Au cours d’une première étape, nous avons caractérisé le milieu biophysique à partir d’observations et reconstitué l’histoire agraire des dernières décennies par le biais d’entretiens auprès de personnes âgées (entre 20 et 30 dans chaque canton), complétés par la bibliographie. Ce matériau - une compréhension spatialement située des trajectoires différenciées des exploitations agricoles au cours des dernières décennies - nous a permis d’élaborer une première typologie des exploitations agricoles dans chaque canton. Celle-ci nous a servi de base pour définir un échantillonnage permettant ensuite d’analyser plus finement le fonctionnement technique, social et économique de chacun de ces systèmes de production, à partir d’une soixantaine d’entretiens auprès d’agriculteurs dans chaque canton. Nous avons finalement modélisé cette diversité de systèmes de production en construisant des archétypes représentant chacun des ensembles d’exploitations. Les éléments chiffrés présentés dans cet article sont issus de ce travail de modélisation.

Présentation des Zones d'Étude : Petlad et Dharampur

Les deux zones d’étude correspondent à deux espaces de plaine alluviale du Gujarat. Le canton de Petlad, au nord, présente très peu de relief et correspond à une plaine aujourd’hui quasi intégralement cultivée et irriguée. Plus au sud, le canton de Dharampur est situé à la frontière entre, à l’ouest, une plaine irriguée donnant sur la mer d’Oman et, à l’est, les montagnes bordant le plateau du Deccan (Ghats occidentaux) aux possibilités d’irrigation réduites. Les deux zones sont soumises au régime des moussons à partir du mois de juin, mais Petlad, qui n’est pas si loin du désert du Kutch marquant la frontière Nord du Gujarat avec le Pakistan, est bien moins arrosé (800 mm de précipitations annuelles) que Dharampur (2 500 mm). Les deux cantons sont aujourd’hui organisés autour d’une petite ville, qui rassemble 60 000 habitants dans le cas de Petlad et 30 000 à Dharampur, et sont situées à proximité du principal axe routier et ferroviaire joignant Delhi à Mumbai. Les centres industriels de Vadodara et d’Ahmedabad, assez anciens et à la croissance économique aujourd’hui ralentie, sont à moins de 70 km de Petlad. Dharampur est très proche de Surat et Vapi, dont les activités industrielles sont en pleine expansion, notamment dans le secteur pétrochimique.

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Évolution Historique des Systèmes Agraires

Petlad : Domination des Patel et Développement de l'Irrigation

Caractéristique du Nord de l’Inde, l’agriculture de Petlad a longtemps eu le mil pour pivot, associé à des légumineuses, auxquels s’ajoutait du riz cultivé dans les bas-fonds, tout cela en période de mousson. Les castes qui contrôlaient la région du Ve au XIIIe siècle (les Solanki, Parmar et Chauhan) auraient progressivement perdu ce pouvoir à partir du Sultanat de Delhi, puis de l’Empire moghol, au profit de la caste des Patel. Ces derniers, qui seraient originaires du Punjab depuis lequel ils auraient migré vers cette partie du Gujarat entre 500 et 1 000, sont devenus collecteurs des impôts pour le compte de l’Empire moghol au XVIIe siècle, puis de la couronne britannique. Ils ont ainsi acquis ou conforté des droits de propriété foncière, qui se sont progressivement étendus à presque toute la zone. Ils sont à l’origine des premières cultures irriguées, notamment le tabac, à proximité des puits qu’ils ont fait aménager. En 1950, ils disposent ainsi de grandes exploitations de 3 à 20 ha cultivés, qui sont travaillées par des employés permanents et des journaliers issus du reste de la population (castes des Solanki, Parmar et Chauhan, auxquelles sont venus s’ajouter les Thakor et les Vagri, probablement suite à des migrations). L’élevage joue alors un rôle majeur pour renouveler la fertilité des sols cultivés et comme force de traction pour le travail du sol et le transport. C’est une caste d’éleveurs, les Rabhari, rejointe plus tard par les Bharvar, qui, en 1950, était chargée de conduire les animaux au pâturage et possèdait elle-même des troupeaux de ruminants.

Dharampur : Tradition Adivasi et Influence Rajput

Pendant longtemps, les seuls habitants de la zone Sud (Dharampur) ont été des Adivasis (« tribaux »), qui occupaient le sous-continent indien avant l’arrivée des Aryens. Les Adivasis pratiquaient la chasse et la cueillette dans la forêt qui constituait à l’époque leur environnement. Ils maîtrisaient également l’abattis-brûlis et l’agroforesterie avec brûlis de feuilles qui leur permettaient de cultiver du riz ainsi que de l’éleusine, du sorgho et du mil. C’est au XIIIe siècle qu’une famille de Rajputs, originaires du Rajasthan, qui combattaient les musulmans du Sultanat de Delhi, installa un petit royaume à Dharampur. Tout en collectant les impôts pour les Moghols puis les Britanniques, celui-ci fonctionna de manière relativement autonome jusqu’à l’indépendance de l’Inde. En échange de services rendus, la famille du roi distribua des terres dans la plaine à des parents Rajputs, ainsi qu’à des familles des castes Brahmanes, Parsi, Soni et Patel, à hauteur de 20 à 100 ha par propriété. Après défrichement, ces espaces furent cultivés chaque année avec du riz et des légumineuses, en période de mousson. Des Adivasis employés permanents ou métayers fournissaient l’essentiel de la main-d’œuvre dans ces propriétés de la plaine, pendant que les autres pratiquaient des cultures de mousson dans les montagnes pour leur propre compte. Dans la plaine, l’élevage avait le même rôle crucial qu’à Petlad. Les transferts de fertilité étaient là aussi assurés par une caste de pasteurs, les Ahir, éleveurs de grands troupeaux bovins et caprins.

La Réforme Agraire et ses Limites

Comme dans d’autres régions de l’Inde, les lois de réforme agraire des années suivant l’indépendance ont modifié la répartition du foncier dans les deux cantons, sans toutefois la remettre fondamentalement en cause. L’absence de réelle volonté politique, notamment de la part des États qui comptaient souvent les élites foncières locales parmi leurs alliés, et les exemptions prévues par les lois ou rendues possibles par l’ambiguïté des textes expliquent que le processus de réforme agraire indien ait été inabouti.

Petlad : Redistribution Limitée et Consolidation des Terres par les Patel

À Petlad, certains Solanki, Parmar, Chauhan et Thakor qui travaillaient sur les propriétés des Patel ont accédé à de petits lopins de terre d’un à deux hectares, rejoignant le lot des quelques petits propriétaires qui existaient déjà dans la région. Ce sont néanmoins les terres les moins fertiles qui ont été ainsi redistribuées. Les surfaces concernées, faibles à l’origine, le sont devenues plus encore du fait des transactions foncières ultérieures. En effet, certains bénéficiaires de la réforme agraire ont ensuite cédé les terres reçues aux Patel, soit dans le cadre de vente volontaire, soit dans le cadre de crédit-bail qu’ils ne parvenaient pas à rembourser. Ce mécanisme de transferts de droits pour endettement, qui est évoqué sous une forme temporaire par Servet (2007), est encore en vigueur aujourd’hui. Mais surtout, la grande majorité des travailleurs agricoles de même que les pasteurs n’ont pas bénéficié de la réforme agraire et sont restés sans terre.

Dharampur : Accès au Foncier pour Certains Adivasis et Éleveurs

À Dharampur, la plupart des grandes propriétés de la plaine accordées dans le passé par le roi ont vu leur taille diminuer, mais certaines d’entre elles n’ont pas du tout été affectées. Certains employés permanents adivasis et éleveurs caprins Ahir ont accédé au foncier directement ou par achat après la réforme agraire, constituant des exploitations familiales de 0,5 à 4 ha dans la plaine. Les autres Adivasis sont devenus formellement propriétaires des terres qu’ils cultivaient dans les montagnes. À la différence de Petlad, il n’y a donc pas d’importante population de paysans sans terre à Dharampur.

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La Révolution Verte : Impact et Transformations Agricoles

À partir des années 1970, la révolution verte et ses trois ingrédients - irrigation, engrais chimiques et variétés à haut potentiel de rendement - ont transformé l’agriculture de la plaine dans les deux cantons.

Petlad : Intensification des Cultures autour du Tabac

Dans celui de Petlad, les parcelles accueillent généralement deux cycles de culture par an, et parfois même trois. Les systèmes de culture se sont réorganisés autour du tabac, culture irriguée d’hiver exigeante en travail mais très rémunératrice.

Dharampur : Diversification des Cultures et Développement du Maraîchage

Dans la plaine de Dharampur, la double culture annuelle riz / sorgho est la règle dans les petites et moyennes exploitations. Les plus grandes se sont tournées vers des cultures moins intensives en travail et plus rémunératrices : la canne à sucre, et à partir des années 1990 les vergers de mangues. Les toutes petites exploitations (moins d’un ha) formées par les divisions successives ont, au cours des années 2000, développé du maraîchage, dont les produits sont prisés sur le marché émergent de la petite ville de Dharampur.

L'Essor de l'Élevage Laitier

Avec le développement de la collecte laitière et de la fourniture d’intrants d’élevage à bas prix (insémination artificielle, concentrés) par les coopératives laitières liées à AMUL, presque tous les agriculteurs de la plaine dans les deux zones sont devenus des éleveurs laitiers, y compris ceux qui n’avaient pas de terre. Certains propriétaires Patel de Petlad et une partie des anciens éleveurs caprins Ahir de Dharampur ont investi dans de plus grands élevages laitiers, rassemblant de 30 à 200 mères.

Les Montagnes de Dharampur : Marginalisation et Déforestation

Les montagnes de Dharampur, du fait de possibilités d’irrigation réduites, sont restées à l’écart de ces révolutions verte et blanche. Pour subvenir aux besoins d’une population croissante, les agriculteurs adivasis ont étendu les zones de culture de mousson près des maisons (riz et légumineuses) comme plus éloignées (éleusine) sur la forêt. Le gouvernement, qui aurait dans un premier temps contribué à cette déforestation par des prélèvements de bois, a ensuite délimité des espaces de reboisement, sur lesquels les activités agricoles sont théoriquement interdites. La déforestation a réduit la biomasse produite dans les forêts qui jouait jusque-là un rôle central dans le renouvellement de la fertilité des terres cultivées. Cela n’est sans doute pas sans rapport avec la baisse des rendements évoquée par les agriculteurs et les faibles valeurs issues de nos observations et enquêtes (0,5 à 1,2 t/ha pour le riz en montagne contre 2 à 3,5 t/ha dans la plaine voisine). Notons que certaines familles adivasis en montagne ont pu accéder à l’irrigation, via l’installation de pompes dans les cours d’eau et ont, elles aussi, développé une activité maraîchère. Ces investissements ont été favorisés par des prêts et des subventions pour équipement accordés par des programmes d’État ayant pour cible les populations tribales. Dans un village du canton, nous avons estimé l’importance relative des systèmes de production en nombre de familles à partir des données de livraison du lait à la coopérative….

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Pauvreté Rurale et Inégalités Persistantes

Même si la pauvreté urbaine de l’Inde et de ses bidonvilles n’échappe à aucun observateur, c’est en zone rurale, d’après les données statistiques, que vivent la plupart des pauvres du sous-continent : 70 % des Indiens et sensiblement autant des pauvres de l’Inde vivent en zone rurale. L’agriculture, qui constitue l’activité principale de 60 % des actifs ruraux, est indissociable de cette pauvreté rurale et donc du « grand écart de l’Inde ». Elle est parfois décrite comme une activité résiduelle, que les plus riches abandonnent et qui n’implique plus les masses de travailleurs ruraux du passé. Dans un contexte de faible croissance du secteur agricole par rapport au reste de l’économie depuis les années 1990, les emplois non agricoles des ruraux sont l’objet d’une attention croissante et suscitent de nouveaux espoirs de sortie de la pauvreté. Le nombre de ces emplois non agricoles à l’échelle de l’Inde est effectivement croissant et des travaux montrent que leur essor a permis de réduire la pauvreté dans les zones étudiées, avec toutefois un renforcement des inégalités.

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