L'intelligence artificielle (IA), sujet riche en informations et prédictions diverses, est omniprésente au cinéma depuis des décennies, s'intégrant de plus en plus dans la fabrication des films. Objet de fascination ou d'inquiétude, l'IA a permis aux cinéastes de développer des théories d'évolution, de questionner la définition de l'être humain et de nos rapports aux machines. Les films sur l'IA, tantôt SF ou horrifiques, mettent en scène des robots IA féminins et masculins pour répondre à ces questionnements. Mais quel est le traitement spécifique des robots féminins ? Quelle analyse peut-on retirer de ces représentations ?
Genèse des Robots Féminins : De Coppélia à Maria
Si Le Voyage dans la Lune de Méliès (1902) est le plus ancien film de SF connu, Méliès réalisa en 1900 Coppélia : la poupée animée, un court métrage où il est question d'un homme tombant amoureux d'une femme robot. Le film est adapté du livre d'ETA Hoffman, L'Homme au sable (1817). Il faudra attendre 1927 pour voir au cinéma la première œuvre marquante avec un robot dans Metropolis.
Depuis, les robots sont très souvent présents dans la SF, au premier plan ou comme élément constitutionnel d'un environnement futuriste. Ils symbolisent l'évolution technologique et l'intelligence humaine, mais surtout, ils sont un terrain infini de questionnement sur la nature humaine et ses limites, l'impact de ces inventions sur le quotidien, les relations privées, professionnelles, etc. L'intelligence artificielle permet de nous tendre un miroir pour nous questionner sur la définition d'humanité.
C'est peut-être pour cette raison que l'IA au cinéma ne m'a jamais particulièrement attiré, car je vois l'insoluble réponse à cette interrogation qui me fait peur. Plus je visionne des films sur le sujet, plus les déductions sont floues, et donc incommodantes. Il est important de souligner la portée politique portée par le film de Fritz Lang, Metropolis (qui est une adaptation du livre de sa femme nazie Thea von Harbou). Le robot féminin « Maria » (copie robotique d'une femme de chair et de sang, objet de fantasme d'un personnage masculin), est créé dans le but de diviser la classe ouvrière qui s'organise pour lutter contre l'exploitation du patronat.
Mais le robot décide plutôt d'inciter à tout cramer, ce qui plonge la société dans une destruction totale. Les ouvriers finissent par brûler le robot (tout comme on brûlerait une sorcière), se rendant compte de leurs propres pertes, notamment humaines. Pour sa première apparition à l'écran, le « fembot » est punie pour sa rebellion et incarne un cliché sexiste : une femme objet de désir, source de problème. Le message est clair : le prolétariat doit rester à sa place, car tout désir de liberté n'apporte que chaos. Une belle entrée en matière pour les robots IA féminin au cinéma.
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La Beauté Fatale (ment) Artificielle
L'intégration d'un robot féminin passe souvent par le regard et le désir de l'homme. C'est un trope que l'on retrouve très souvent dans le cinéma de genre :
- L'amie mortelle
- Cyber bride
- Ex machina
- Perfect lover
- Robogeisha
- Simone
- Her
- Subservience
- Stepford wives
- The trouble with being born
- Companion
- Cherry 2000
La représentation de ces robots et de ce que cela implique diffèrent beaucoup en fonction des films. Il existe même une sous-catégorie spécifiquement liée à des fembots (ou « gynoïdes ») créés uniquement pour le plaisir sexuel des hommes, flirtant entre thriller érotique et érotisme tout court :
- 2050
- Veronica 2030
- Maid Droid - 2009
- Maid Droid - 2023
- Maid Droid Origins - 2024
La figure du robot épouse parfaitement les codes du patriarcat : le fembot correspond aux canons de beauté (globalement blanche et blonde, mince avec de gros seins, etc.). Elle peut être le réceptacle de tous types de violences dans la mesure où elle n'est pas humaine (donc cela reste moralement acceptable par l'homme et la société qui l'entoure). On retrouve différents types de fembots :
- Un gynoïde dont l'IA est visiblement limitée et qui ne peut rien challenger ou se libérer (Deadly friend, 2050, Cyber bride, Perfect Love, S1mone, Stepford Wives, Cherry 2000…)
- La fembot sexy mais dangereuse (trope que j'appelle « Mandy Lane ») telle une belle plante séductrice mais vénéneuse (Terminator 3, Subservience, Metropolis, Eve of destruction, Annihilator, Better than us…). Parfois, c'est même sous forme immatérielle que l'IA est antagoniste (Alien, Resident Evil…) ou déceptive (Her, U are the universe…)
- Une IA douée d'indépendance ou en tous cas de désir d'indépendance (Ex machina, Companion, Eva, The trouble with being born…)
Si ces films ont ce point commun d'avoir une histoire centrée sur une fembot conçue pour l'homme, leur traitement narratif et politique diffèrent.
Être une Femme Robot Comme les Autres (Femmes)
Certains films ont pour objectif de visibiliser le traitement subi par les femmes avec un dénouement émancipateur pour celles-ci (Stepford Wives, Ex machina, Companion, The trouble with being born…). Le sujet spécifique de l'IA force ces récits à s'adapter à leur époque, permettant de les ancrer fortement temporellement. Par exemple, Stepford Wives sort dans les années 70, au moment où les USA connaissent de grosses avancées féministes (loi sur l'égalité des salaires en 1964 ou reconnaissance du viol conjugal en 1972).
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Companion intègre la dimension d'emprise qui est reconnue depuis peu, avec une violence patriarcale qui dépasse le rapport hétérosexuel. La rébellion du robot est plus violente et déterminée que dans Stepford Wives. Iris s'identifie comme une personne à part entière, même quand elle apprend qu'elle est un robot. Elle se bat pour sa liberté et contre l'injustice, au même titre qu'une femme faite de chair; victime de violences conjugales. Le traitement du sujet dans l'Amie mortelle est assez touchant. Une adolescente incestée et battue par son père, est tuée par celui-ci. Elle est ressuscitée sous forme de fembot par un ami geek, amoureux d'elle. Mais cette résurrection est accompagnée de forts sentiments de vengeance, faisant d'elle une machine à tuer. Elle va s'en prendre aux personnes qui lui ont mené la vie dure, mais son issue sera forcément fatale, la tuant deux fois. Elle est donc doublement victime de la violence patriarcale, d'abord par son père, ensuite par cet adolescent qui a besoin d'elle, et qui ne lui donne pas le choix de se réincarner en fembot. La violence de l'adolescente est déclenchée suite à son meurtre (comme si cette violence était nécessaire pour réveiller sa force), mais on peut constater également les conséquences de cette violence patriarcale. Le film montre que tout le monde est perdant, tout en ne perdant pas de vue que c'est bien le personnage féminin la première victime.
Globalement, ce qu'on peut en conclure est résumé dans la tagline de Cherry 2000 (un homme part à la recherche d'un nouveau modèle de fem/sex bot « Cherry 2000 » après que le sien soit tombé en rade et tombe finalement amoureux d'une humaine). Beaucoup de films utilisent la fembot pour raconter le quotidien du désir des hommes, qu'ils soient entourés de fembots ou de femmes humaines.
Mais on n'a jamais l'inverse ou presque (je ne vois que l'Homme bicentenaire, à la grosse différence que le robot joué par Robin Williams n'a jamais été créé pour une femme mais pour être une aide ménagère familiale). Même dans Planète Hurlante, où l'IA est indépendante et mute sous plusieurs formes humaines, l'ultime modèle est une fembot capable de saigner, pleurer et évidemment avoir des relations sexuelles (les 3 fonctions d'une femme apriori). Si on additionne au fait que ces modèles s'affrontent désormais entre eux, ces IA montrent que finalement on tourne en boucle avec des comportements patriarcaux classiques.
Alors qu'avec toutes les violences sexistes et sexuelles, on pourrait imaginer que les femmes aient besoin/envie d'avoir un homme IA « déconstruit » par exemple ? Ou d'avoir des IA qui cesseraient de reproduire la violence humaine déjà maintes fois traitée ? D'autant que ce déséquilibre de traitement se reflète aussi dans le fait que quasi aucune femme ne sont des créatrices de robots. Et quand c'est le cas, elles créent des enfants (normal!), pas des hommes. Megan et Eva entrent dans ce cas, sachant que pour Eva, la créatrice en question n'est pas connue du grand public. On apprend qu'elle a créé Eva à la fin, dans le cadre d'un twist.
Le Mythe Pygmalion : Pilier de la Représentation des Robots IA Féminins
Les mythes grecs imprègnent fortement nos histoires contemporaines. C'est également le cas ici, où les films reprennent l'un des mythes les plus populaires : Pygmalion et Galatée. Pygmalion sculpte Galatée selon ses idéaux féminins. Pygmalion décide de créer Galatée car il désapprouve les mœurs légères des Propétides, des femmes qui en viennent à dévorer leurs semblables. La racine de la démarche est donc imprégnée d'idéologie masculiniste. C'est Aphrodite, déesse de l'amour, qui donne vie à cette statue, afin que Pygmalion l'épouse. Avec donc la validation d'une femme, qui légitime une domination masculine.
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La statue animée prend la forme d'un robot dans la SF, et c'est donc de façon massive que le cinéma reproduit ce schéma. C'est d'autant moins étonnant que le cinéma possède en son sein, ces fameux Pygmalions; les réalisateurs qui s'avèrent être surtout des agresseurs. Luc Besson, Hitchcock, Benoit Jacquot, Godard, etc… Façonner autrui selon ses désirs, fantasmes, est forcément une violence pour l'autre.
Ces robots ressemblent à un idéal fantasmé du corps féminin reproduisant des codes sociaux, des gestes, des habitudes humaines. La plupart des représentations des robots au cinéma (quelle que soit leur fonction) ont une apparence humaine. On retrouve rarement des robots à l'apparence de machine pure et dure. C'est bien notre humanité qui est questionnée dans ces films, et pas vraiment l'avancée technologique en tant que telle. Pour interroger nos paradoxes et sentiments, il faut les confronter à une présence qui nous ressemblent. Car sinon on manque d'empathie, de compassion et donc d'intérêt.
La variation de l'empathie selon les espères a été étudiée scientifiquement en 2019. Plus une espère ressemble à un être humain, plus celui-ci aura de l'empathie pour cette espèce. Cette empathie variable en fonction de l'apparence est particulièrement notable dans Planète Hurlante. Dans un monde post apo paralysé par une guerre entre Nouveau bloc économique et Alliance pour des ressources, des « screamers » ont été créés par l'alliance des mineurs pour attaquer l'ennemi. Ces robots intelligents ont la forme d'une bestiole qui va sous terre et découpe en morceaux les hommes en repérant leur pulsation cardiaque. Mais la créature dépassant le créateur, ces screamers mutent sous forme humaine pour s'adapter et gagner du terrain.
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