L'avortement aux États-Unis est un sujet complexe, marqué par des évolutions législatives significatives et des disparités d'accès considérables. Cet article explore la situation actuelle de l'avortement aux États-Unis, en se basant sur des données statistiques récentes et des analyses d'experts.
Le Cadre Juridique Évolutif
Historiquement, l'avortement était protégé au niveau fédéral par l'arrêt Roe v. Wade de 1973. Cependant, cette protection a été remise en question par un ensemble de lois étatiques, connues sous le nom de TRAP laws (Targeted Restrictions on Abortion Providers laws), qui restreignent l'accès à l'avortement. Le 24 juin 2022, l'arrêt Roe v. Wade a été révoqué par la décision Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, stipulant que la Constitution américaine ne confère pas de droit à l'avortement.
Deux ans après l’arrêt Dobbs, le bilan esquissé par le Guttmacher Institute souligne les ravages qu’a provoqués cette décision aux États-Unis. Dans les 30 jours suivant la décision Dobbs, 43 cliniques dans 11 États ont cessé de fournir des soins d’avortement. Cent jours après la décision, ce nombre est passé à 66 dans 15 États et aucun établissement pratiquant l’avortement n’était plus en activité dans les 14 États appliquant une interdiction totale de l’avortement. Si l’on a assisté à l’ouverture de nouveaux établissements dispensant des avortements là où les lois demeurent plus progressistes, entre 2020 et 2024, le nombre total de cliniques physiques proposant des soins d’avortement aux États-Unis est passé de 807 à 765 (Baden et al., 2024). Cette tendance se poursuit.
Suite à cette révocation, la compétence de légiférer sur l'avortement est revenue aux États fédérés, entraînant une mosaïque de lois allant de l'interdiction totale à la protection du droit à l'avortement. Cette situation a créé des disparités régionales considérables dans l'accès à l'avortement, avec des conséquences directes sur la santé et l'autonomie des femmes.
Pratiques d'Avortement en 2025
Avant l’arrêt Dobbs, la majorité des avortements avaient lieu dans des établissements autonomes dispensant des soins ambulatoires. Seuls 4% des avortements avaient lieu dans des hôpitaux et cabinets médicaux (Jones et al., 2022). La distinction entre les IVG et les interruptions pour motif médical (dites autrefois, interruptions thérapeutiques de grossesse ou ITG) est une construction socio-historique et légale nationale.
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Si en France, le RU-486 (la pilule abortive) a été autorisé dès 1988 et l’accès à cette méthode a été fortement facilité par des évolutions de la loi française - au détriment de l’avortement par aspiration -, ce n’est qu’en 2000 que ce produit reçoit, aux États-Unis, l’approbation de la Food and Drug Administration (FDA). Alors qu’en France en 2017 les IVG par médicaments représentaient 67,5 % de l’ensemble de celles pratiquées en France hexagonale et 76,1% dans les territoires dits ultramarins, seuls 39 % des avortements étaient pratiqués ainsi pour la même année aux États-Unis.
La télésanté a également émergé comme une option pour les soins d'avortement médicamenteux. D’octobre à décembre 2023, un avortement sur cinq (18 %) a été réalisé grâce à la télésanté (Wecount, 2024). Des personnes souhaitant avorter utilisent la télésanté internationale (ie Women on Web) pour obtenir des pilules abortives médicamenteuses afin de gérer elles-mêmes leurs interruptions de grossesse en dehors du cadre clinique (Aiken et al., 2022). Selon l’Organisation mondiale de la Santé, cette pratique ne comporte pas de risque pour la santé des femmes.
La médicalisation de l’avortement crée une perte des compétences nécessaires à la pratique de l’avortement par aspiration, comme une dépendance à l’égard de l’industrie pharmaceutique dont la pénurie de médicaments abortifs liée à un retard de fabrication, en 2022, a montré les risques. Les groupes anti-choix tentent aujourd’hui aux États-Unis de restreindre l’accès à l’avortement en insistant sur une supposée dangerosité de la mifépristone (la pilule abortive), ce qui pourrait affecter l’accès à l’avortement médicamenteux dans tout le pays, même dans les États où la procédure est légale.
Conséquences de la Restriction de l'Accès à l'Avortement
Dans certains États, les restrictions légales et les pressions exercées par les anti-choix sur les professionnelles de santé pratiquant des avortements (Cohen et Connon, 2015) ont des effets sur l’offre de services de santé obstétricale, contribuant à la formation de déserts médicaux. Certaines femmes enceintes cherchant désespérément des soins d’urgence pour protéger leur vie et leur santé vivent des histoires tragiques du fait d’un refus de prise en charge hospitalière et sont contraintes à d’importants déplacements géographiques pour obtenir l’arrêt d’une grossesse. Ainsi ces dernières années, la proportion de patientes se rendant dans d’autres États pour obtenir un avortement a doublé, atteignant près d’une sur cinq au premier semestre 2023, contre une sur dix en 2020 (Forouzan et al., 2023).
En effet, la décision de la Cour suprême, prise en juin 2022, de révoquer l’arrêt Roe vs Wade qui garantissait le droit d’avorter sur tout le territoire des États-Unis a bien des conséquences pour les Américaines, mais pas sur le nombre total d’avortements pratiqués dans le pays. De janvier à juillet 2023, 511 000 IVG ont été pratiquées dans les 36 États qui autorisent encore l’avortement. Sur la même période en 2020, 465 000 avortements ont été pratiqués dans l’ensemble des cinquante États Américains où l’avortement était légal.
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La carte montre que les États plus permissifs sur la question de l’avortement et qui sont frontaliers avec des États qui ont interdit l’IVG “ont absorbé de nombreuses patientes venues de ces États où l’avortement est interdit”, observe le New York Times, en soulignant que l’accès à la pilule abortive s’est aussi élargi, notamment grâce à la télémédecine. Voyager pour avorter a un coût, souligne le chercheur Isaac Maddow-Zimet, ce n’est pas parce que ces femmes réussissent à avorter in fine qu’elles ne vivent pas une expérience difficile. Et l’on sait que de nombreuses femmes ne sont pas en mesure de quitter leur État, donc de pouvoir interrompre leur grossesse.
Statistiques Clés
L’évaluation chiffrée de l’avortement aux Etats Unis s’appuie généralement sur deux sources différentes. La première source est publique : il s’agit du Center for Disease Control and Prevention, CDC, une agence fédérale dépendant du Département (ministère) de la Santé et basée près d’Atlanta (Géorgie). La seconde source régulière est privée : il s’agit de du Guttmacher Institute, un institut fondé en 1968 par Alan Guttmacher et basé à New York.
Le site du CDC fournit à la fois des chiffres sur l’avortement et des informations sur la collecte de ces données. Etant une agence fédérale, le CDC s’appuie généralement sur 52 « reporting areas » qui sont en fait les Agences de Santé de chaque Etat américain, ainsi que la Capitale (Washington District of Columbia) et la ville de New York. Il est important de noter qu’il n’y a pas d’obligation de remontée des chiffres. La collecte du CDC se fait sur une base de volontariat. Ainsi, la Californie et le New Hampshire ne fournissent pas des données au CDC depuis plusieurs années.
En 2019, le CDC fait état d’environ 630000 avortements dans 49 régions (La Californie, le Maryland et le New Hampshire n’ont pas reporté). Le taux d’avortement, défini pour 1000 femmes âgées de 15 à 44 ans, se situe à 11.4 pour mille dans les régions ayant reporté des chiffres. Par comparaison, le taux en France se situe à 15.7 en 2019. Les femmes âgées de 20-24 ans et de 25-29 ans représentent respectivement 27.6% et 29.3% des femmes ayant avorté aux Etats Unis. Environ 18% des grossesses se terminent ainsi par un avortement provoqué. Du point de vue de l’avancement de la grossesse, 79.3% des avortements ont lieu lors des 9 premières semaines de grossesse et 92.7% ont lieu avant la quatorzième semaine.
Sur les 29 régions fournissant des données, les femmes afro-américaines représentent 38.4% des avortements, avec un taux d’avortement de 23.8 pour mille. La population américaine d’origine africaine représentant 12.7% de la population américaine, la disproportion est donc très importante. Le revenu moyen des ménages américains en 2019 est estimé par le Census Bureau, équivalent américain de l’INSEE, à 67000 dollars contre une moyenne à 45870 dollars pour la population afro-américaine. Ces indications montrent une situation similaire à celle de la France, où l’avortement peut s’avérer un marqueur d’injustice sociale.
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Un dernier fait notable : le taux d’avortement varie fortement entre les « reporting areas ». Il est le plus élevé dans la ville de New York, à 27.2 pour mille, et le plus bas dans le Missouri à 1.2. Le Texas se situe à 9.5 et l’Etat du Colorado, le premier à avoir dépénalisé l’avortement en 1967 se situe à 7.6. Malgré des données incomplètes, les chiffres reportés par le CDC montrent une tendance à la baisse au niveau national du taux d’avortement depuis un pic de 25 pour mille en 1979.
Le Guttmacher Institute produit des données à partir de remontées faites par les établissements. Les enquêtes ne sont pas conduites chaque année. Les données disponibles sur le site date de 2017 et font état d’un taux d’avortement à 13.5 pour mille, avec un total d’avortement pour les Etats Unis de 862320. Au total, en matière de santé publique ces données mettent en lumière la nécessité pour les Etats d’étudier la nature des facteurs, sociaux, économiques, culturels, et également les pressions, qui influencent le recours à l’avortement.
L'Impact Potentiel d'une Seconde Présidence Trump
Au regard des déclarations de Donald Trump durant sa dernière campagne et de ses actions durant son précédent mandat, son retour à la présidence des États-Unis ne laisse présager rien de bon quant à l’accès à l’avortement. C’est notamment la nomination par Trump de la juge conservatrice, Amy Coney Barrett, pour remplacer la juge défunte Bader Ginsburg, qui a fait pencher la balance idéologique de la Cour Suprême, suite à la nomination de deux juges conservateurs, et qui a permis la révocation de l’arrêt de Roe v.
Le premier décret présidentiel (executive order) signé par Donald Trump après sa première élection visait l’accès à l’avortement. À peine installé à la Maison-Blanche et deux jours après la Marche historique des femmes le 21 janvier 2017 - marche organisée en réaction à son investiture qui a rassemblé des centaines de milliers de participantes à Washington et dans d’autres villes américaines - il a réinstauré la Mexico City Policy (baptisée par ses adversaires de « règle du bâillon mondial »/Global Gag Rule), à l’instar de George W. Bush avant lui. Cette règle décrétée pour la première fois par Reagan en 1984 interdit aux associations et organisations internationales défendant les droits des femmes financées par des fonds américains de fournir l’accès à, ou des informations sur l’avortement, quelle que soit leur zone d’intervention. Si l’administration Biden a annulé la « règle du bâillon mondial », cette disposition a eu des conséquences directes et durables sur la santé et les vies des femmes à divers endroits du globe.
Films et Documentaires Pertinents
Plusieurs œuvres cinématographiques offrent un éclairage sur la situation de l'avortement aux États-Unis :
- Roe V. Wade. La véritable histoire de l’avortement (Stern et Sundberg, 2018) : un film retraçant l'histoire de l'avortement aux États-Unis.
- Never Rarely Sometimes Always (Hittman, 2020) : une fiction poignante sur une jeune femme confrontée aux obstacles pour accéder à l'avortement.
- Avortement, les croisés contre-attaquent (Jousset et Rawlins-Gaston, 2017) ; Citizen Facts. Avortement : la croisade en ligne des anti-IVG (Favre et Louvet, 2021) ; et IVG : Histoire(s) de combattantes (Aranda Walker et De Vargas, 2024) : trois documentaires offrant des perspectives sur les oppositions et résistances contemporaines à l'avortement.
- Zurawski v Texas (Crow et Perrault, 2024) : un documentaire qui met en évidence les histoires tragiques vécues par des femmes en raison du refus de prise en charge hospitalière.
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