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Annie Ernaux : Analyse de l'avortement, entre tabou social et expérience fondatrice

Introduction

L'œuvre d'Annie Ernaux, marquée par une exploration autobiographique sans concession, aborde des thèmes souvent tus ou marginalisés. Parmi ceux-ci, l'avortement occupe une place centrale, notamment dans Les Armoires vides (1974) et L'Événement (2000). À travers ces récits, Ernaux met en lumière la réalité de l'avortement clandestin, les conditions sociales qui l'entourent et son impact sur la vie des femmes. Cet article propose une analyse de la représentation de l'avortement dans l'œuvre d'Annie Ernaux, en explorant les dimensions sociales, intimes et littéraires de cette expérience.

L'avortement : Un sujet tabou dans la littérature

Comme le souligne Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe, évoquer l'avortement est souvent perçu comme une transgression, un acte obscène. Malgré la fréquence de cette expérience, la littérature autobiographique y consacrant une place centrale reste rare. Si de nombreux textes mentionnent l'avortement de manière anecdotique, peu s'y attardent comme un sujet central. Annie Ernaux note elle-même cette carence littéraire, soulignant le manque de récits à proprement parler sur cette expérience.

Cette absence de représentation peut s'expliquer par le tabou social qui entoure l'avortement, ainsi que par la difficulté de dépasser la dimension intime et privée de cet événement pour en offrir une lecture plus large, intégrant les conditions historiques et sociales.

Les Armoires vides : L'avortement comme conséquence d'une situation sociale

Dans Les Armoires vides, le premier roman d'Annie Ernaux, l'avortement est présenté comme la conséquence d'une situation sociale marquée par de multiples interdits. L'héroïne, Denise Lesur, issue d'un milieu modeste de commerçants, se retrouve confrontée à une grossesse non désirée qui concentre tous les tabous : sexualité libre, transgression des préceptes religieux, bafouement des valeurs familiales.

Denise Lesur, dont les parents tiennent un café-épicerie, dépeint un univers qu'elle abhorre et dont elle rêve de s'évader. Ce monde fermé du bistrot implique une vie sous la surveillance collective, au milieu du regard lubrique des clients, de leur pauvreté familière, de leur alcoolisme. Les femmes, elles, surveillent l'apparition des serviettes périodiques sur les cordes à linge des voisines tandis qu'à l'épicerie, on colporte avec délices et réprobation les histoires de coïts sauvages et de filles-mères.

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La grossesse non désirée est résumée par le mot « malheur », récurrent d'œuvre en œuvre. Le seul espoir de sortir de cette condition médiocre, pour Denise, ce sont les études, des études que la narratrice poursuit avec passion, encouragée qu'elle est par des parents qui fondent tous leurs espoirs sur cette fille douée. Dans un tel contexte, la grossesse, faillite de toutes les espérances, va engendrer un violent sentiment de haine, tourné d'abord contre les parents, dont la condition semble inexorablement condamner à l'échec. Mais cette colère, Denise la retourne surtout contre elle-même, coupable d'orgueil pour avoir voulu croire qu'elle pouvait sortir de son milieu, expérimenter le plaisir des corps et des idées, entrer dans la fête estudiantine. Au lieu de cela, elle se voit ramenée à son point de départ.

La nausée due aux hormones se confond alors avec une nausée sociale généralisée, l'impression que l'espérance de migration hors de son milieu a été une imposture. L'articulation proposée est radicale : elle met en lien l'un des actes les plus intimes, les plus irréductiblement individuels de la vie et le mécanisme collectif qui en décrète, pense alors Denise, les conditions de survenue comme une fatalité.

L'Événement : Un récit personnel et fondateur

Vingt-six ans après Les Armoires vides, Annie Ernaux revient sur son expérience de l'avortement dans L'Événement. Ce récit, publié en 2000, adopte un point de vue différent, suggérant que cet épisode biographique a été à la fois dramatique et fondateur.

Dans L'Événement, Annie Ernaux relate trois mois de sa vie, en 1963, alors qu'elle est étudiante à Caen. Après une visite médicale où elle apprend qu'elle est enceinte, elle décide d'avorter, ce qui est encore interdit en France à cette époque. C'est un récit clinique que nous livre Marianne Basler : celui de la rencontre de la jeune femme avec une « faiseuse d'ange », de l'intervention et de ses conséquences, de son hospitalisation et de sa solitude dans cette épreuve.

Assumer l'évidence du non-désir d'enfant, l'absence de culpabilité, c'est poser que l'aspiration à la maternité n'est pas chose immanente, que ce désir n'est pas forcément ancré dans le corps des femmes, un constat qui, même en 2014, reste problématique à faire entendre. Pour la jeune étudiante de 1963, de garder l'enfant, il n'est même pas question, pas plus que d'accepter les mots « grossesse » ou « enceinte », parce qu'ils contiennent « l'acceptation d'un futur qui n'aurait pas lieu ». La nouvelle signifie en effet un arrachement brutal à l'univers de promesses et de liberté ouvert par les études, une faillite qui est presque une mort à soi-même. Alors que depuis l'adolescence, elle se projetait tout entière dans le monde des livres et de l'écrit, la narratrice devient incapable de travailler, de conceptualiser, de manier des idées abstraites. « D'une certaine façon, mon incapacité à rédiger mon mémoire était plus effrayante que ma nécessité d'avorter ». La nouvelle l'isole en la rendant imperméable au monde, à la politique, à l'actualité. Son corps lui-même, travaillé par les nausées, les envies alimentaires intempestives et les malaises, la ramène sans cesse à cet affolant compte à rebours ; le temps joue contre elle, il est devenu « cette chose informe qui avançait à l'intérieur [d'elle] et qu'il fallait détruire à tout prix ».

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Dans le même temps, le regard de ceux qu'elle informe de son état, des étudiants pour la plupart, change : elle devient l'une de ces « filles qui a couché » et attise chez les hommes un désir trouble et lubrique, sous couvert de camaraderie. Jean T., l'étudiant militant au Planning familial, qui ne l'aidera pourtant pas, a pour elle un intérêt de voyeur devant le malheur d'autrui.

L'Événement confirme et formalise cette lecture de classe : ni le bac ni la licence de lettres n'avaient réussi à détourner de la fatalité de la transmission d'une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l'alcoolique, l'emblème. J'étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi, c'était, d'une certaine manière, l'échec social.

L'écriture d'Annie Ernaux : Entre réalisme et engagement

L'écriture d'Annie Ernaux se caractérise par sa sobriété, sa précision et son refus du lyrisme. Elle utilise une langue simple et directe pour décrire les faits, les sensations et les émotions. Cette écriture « plate », comme elle la nomme elle-même, est au service d'une volonté de témoignage et d'une conception politique de la littérature.

Dans L'Événement, Ernaux adopte une posture de témoin, relatant son expérience avec une précision clinique. Elle décrit les gestes, les sensations, les détails les plus intimes, sans chercher à les embellir ou à les dramatiser. Cette approche réaliste permet de rendre compte de la brutalité de l'avortement clandestin et de la solitude de la narratrice.

L'écriture d'Annie Ernaux est également marquée par un engagement féministe. En racontant son histoire, elle brise le silence et contribue à déstigmatiser l'avortement. Elle met en lumière les inégalités sociales et les discriminations dont sont victimes les femmes, ainsi que les conséquences de l'interdiction de l'avortement.

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