Introduction
Cet article se propose d'analyser la notion de biopolitique, telle qu'elle est abordée par Giorgio Agamben, en particulier dans le contexte de l'avortement et de la "forme de vie". L'objectif est de comprendre comment le pouvoir politique s'exerce sur la vie, et comment cette emprise affecte notre conception des droits et des libertés fondamentales.
La Biopolitique : Un Concept aux Multiples Facettes
Le concept de biopolitique, popularisé par Michel Foucault, désigne la manière dont le pouvoir politique prend la vie biologique comme objet de gestion et de contrôle. La biopolitique doit son immense fortune à ce que cette politique globalisante coextensive à la sphère de la vie cristallise la résistance de l’ultragauche à tel point qu’elle est devenue le signifiant majeur du discours altermondialiste, il est comme son emblème ou son étendard.
Foucault et la Biopolitique
Michel Foucault s’approprie les deux termes de « biopouvoir » et de « biopolitique », qui ont déjà fait l’objet d’une réflexion dans le domaine d’une sociobiologie visant à réduire les comportements humains à des données éthologiques ou physiologiques. Dans La Volonté de savoir (1976) et dans deux cours au Collège de France : « Il faut défendre la société » (1975-1976) et « Naissance de la biopolitique » (1978-1979), il définit la césure, laquelle se produit à la fin du XVIIIe siècle, entre l’ancienne souveraineté monarchique et le nouvel ordre bourgeois, fondé sur la science biologique. Dans le premier cas le pouvoir s’exerce sur des sujets, dans le deuxième sur la vie et les corps. On passe donc du pouvoir de « faire mourir et de laisser vivre » exercé par le roi au pouvoir de « faire vivre et laisser mourir ». D’un côté, la vieille puissance de la mort et de l’éternité, symbolisée par le pouvoir royal ; de l’autre, l’administration des corps visant à transformer et à améliorer la vie grâce à la science : tel est le biopouvoir, qui conduit à une biopolitique, c’est-à-dire à une forme d’exercice de la gouvernance à travers une médecine sociale, une hygiène de vie, un contrôle de la natalité et un assainissement de l’habitat. Il s’agit, pour lui, de définir la césure, laquelle se produit à la fin du XVIIIe siècle, entre l’ancienne souveraineté monarchique et le nouvel ordre bourgeois, fondé sur la science biologique. Dans le premier cas le pouvoir s’exerce sur des sujets, dans le deuxième sur la vie et les corps. On passe donc du pouvoir de « faire mourir et de laisser vivre » exercé par le roi au pouvoir de « faire vivre et laisser mourir ».
Selon Foucault, cette transformation s'opère à partir du XVIIIe siècle, lorsque le contrôle des conditions de la vie humaine (naissance, démographie, nourriture, santé, etc.) devient une affaire politique.
Agamben et l'État d'Exception
Giorgio Agamben, quant à lui, radicalise cette analyse en soulignant le rôle de l'état d'exception dans la biopolitique. Il soutient que le pouvoir souverain est celui qui décide de qui a le droit de vivre, et que le camp de concentration est le paradigme de cet état d'exception où la vie est réduite à sa simple dimension biologique, la "vie nue". On pourrait résumer la thèse de son livre sur les camps, Homo sacer, en 4 propositions. 1-Le pouvoir souverain est celui qui institue un ordre juridique qui décide de qui a le droit de vivre. 2 En d’autres termes, le pouvoir souverain n’est souverain qu’en tant qu’il est pouvoir de suspendre cette norme et de décréter l’état d’exception. L’exception est donc le revers de la norme et non le contraire de l’ordre institué. Il n’y a pas d’Etat qui n’ait ses exilés, ses réfugiés, ses sans-papiers. 3 Le camp, l’espace où est concentrée « les vies qui ne méritent pas de vivre » est la matérialisation de l’état d’exception. Dans cette zone où les corps sont exposés absolument au pouvoir, la règle et l’exception, l’exclusion et l’inclusion deviennent indiscernables. 4 En mettant à jour la structure d’exception du pouvoir souverain le nazisme, « premier Etat radicalement biopolitique », premier Etat à produire un corps biologique purifié de tout vecteur de dégénérescence, témoigne de sa parenté essentielle avec les démocraties contemporaines. De même que l’état d’exception indifférencie bourreaux et victimes, il indifférencie de même façon l’extrême du crime d’Etat nazi et l’ordinaire de nos démocraties : soustraits à la citoyenneté, privés de leur Habeas corpus, les individus ne sont plus que des corps nus aux mains du pouvoir. L'exception est donc le revers de la norme et non le contraire de l'ordre institué. Il n'y a pas d'État qui n'ait ses exilés, ses réfugiés, ses sans-papiers.
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L'Avortement : Un Enjeu Biopolitique
L'avortement est un enjeu central de la biopolitique, car il touche directement à la question du contrôle de la vie et de la mort. La législation sur l'avortement révèle les tensions entre le droit de la femme à disposer de son corps et le pouvoir de l'État de réglementer la reproduction.
La Loi Veil : De la Dépénalisation à la Constitutionnalisation
La loi Veil sur l'avortement en France a marqué une étape importante dans la reconnaissance du droit des femmes à l'autonomie reproductive. L'ouvrage de Stéphanie Hennette-Vauchez et Thomas Hochmann, "La loi Veil sur l'avortement - de la dépénalisation à la constitutionnalisation", analyse ce processus de transformation juridique et politique.
Les "Corps Exposés" et la Biopolitique de l'Avortement
Dans le sillage des études de Foucault sur la discipline, il ne s’agit plus seulement de montrer en quoi les corps sont soumis à l’emprise d’un pouvoir qui les contrôle en les mesurant et en les redressant (Vigarello 2004), mais aussi de voir en quoi la réflexivité des sujets est nécessaire à l’établissement de ce contrôle. Selon la formule de Didier Fassin et Dominique Memmi, il s’agit d’étudier «en quoi l’intervention des pouvoirs publics sur les corps et sur les vivants produit de nouvelles formes de biopolitique» (Fassin & Memmi 2004: 11). La technique du confessionnal, par exemple, n’est plus seulement ce qui a produit un sujet de vérité dans le discours des sciences humaines, elle produit des «corps exposés», comme ceux des patients en attente d’un avortement et devant justifier leur décision, ou ceux des sans-papiers dont la demande est davantage prise en considération lorsqu’ils montrent un corps souffrant que lorsqu’ils font état d’une menace politique (Memmi 2003; Fassin 2001, 2004).
"Forme de Vie" et Résistance à la Biopolitique
La notion de "forme de vie", développée par Agamben, offre une perspective de résistance à la biopolitique. Elle désigne une vie qui ne peut être séparée de sa forme, une vie qui se définit par sa manière de vivre et de s'engager dans le monde.
La Vie Insoumise et le Droit à l'Existence
La notion de biopolitique renvoie cette fois-ci à une révolution silencieuse conforme aux revendications croissantes du mouvement social qui fait de la vie et non plus du travail, de la vie hors travail le centre insubordonné de l’existence.
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Les Limites de la Critique Biopolitique
La rhétorique alarmiste et catastrophiste des théoriciens de la biopolitique cherchent à susciter de grands frissons face à une technique que certains d’entre eux jugent démoniaque. La grande peur millénariste qu’il cherche à ressusciter est-elle autre chose qu’un fantasme ? 1-Premièrement : cette notion n’est-t-elle pas à géométrie variable et donc peu consistante et faiblement opératoire ? On pourrait peut-être avancer que la biopolitique de Foucault est une biopolitique restreinte. Une hypothèse historique concernant les transformations du pouvoir au 18è siècle est devenue la machine de guerre des luttes altermondialistes. Elle désigne le fait qu’à partir du XVIIIe siècle le contrôle des conditions de la vie humaine (naissance, démographie, nourriture, santé, nuisances d’origine naturelles ou techniques…) devient une affaire politique expresse. 2-N’y a-t-il pas quand on parle ainsi de cette gestion globale de la vie, confusion de bios et de zoé ? c’est-à-dire d’une part de la forme de vie proprement humaine appartenant à l’ordre de la culture, celle qui met en jeu un sens et qui est proprement ce que nous appelons l’existence, et de l’autre de la vie simplement vivante qui appartient à l’ordre de la nature, aux hommes comme aux animaux ? En toute rigueur, c’est de zoopolitique qu’on devrait parler et seul ici P. 3-Cette locution de biopolitique peut-elle prétendre déterminer l’essence du pouvoir notamment à l’époque de la domination de l’économie marchande (par opposition au pouvoir territorial préoccupé de la rente foncière) ? Peut-on croire que la vie, qu’elle soit zoé ou bios, puisse définir l’objectif du politique, déterminer la prévalence du pouvoir [3]? Le pouvoir politique, nous allons le voir, s’occupe sans doute de la vie, de la démographie, de la santé, de la mort… mais aussi du pétrole, de l’électricité, des communications, de la conquête spatiale… Pourquoi la politique ne se préoccuperait plus aujourd’hui que de la vie ? Elle ne s'occupe plus de "politeia", elle n’est plus la mise en commun d’une expérience fondatrice c'est sûr, et du coup elle gère comme elle peut l'équilibre des rapports humains, mais la vie n'intervient là que parce que, zootechnique ou bien écotechnique, elle entre dans ce jeu des rapports par la santé, le travail, etc… 4-Dans biopouvoir, le mot pouvoir n’est-il pas encore identifié à la force et à la violence ? Dans biopouvoir n’entend-t-on pas sonner et résonner le mot pouvoir comme un mot honni et, dans cette expression, cette détestation du pouvoir qui est une sottise de gauche est symétrique de l’adulation de la vie désirée qui est une sottise de droite. Il est vrai que la nouveauté des analyses de Foucault consistait à partir du bas, du corps et de ses puissances, de penser le pouvoir en terme de stratégie et non de domination, de montrer que le pouvoir n’était nulle part, en aucun foyer central et qu’il n’y avait que des relations de pouvoir constamment réversibles entres des sujets libres, relations de pouvoir qui permettent aux êtres humains de se gouverner les uns les autres et de se gouverner eux-mêmes, d’affirmer leur capacité à se construire, contre la normalisation bureaucratique, comme des sujets producteurs de sens, ce qu’il appelle, d’un mot qui a fait lui aussi fortune, la subjectivation. Mais que le pouvoir soit producteur qu’il se démultiplie et s’exerce au sein du corps social, dans les normalisations disciplinaires apprises à l’école par exemple, au lieu de lui être appliqué depuis une instance extérieure ne change rien à la conception du pouvoir que présuppose les analyses de Foucault : le pouvoir à une nature coercitive dont se méfie la philosophie qui remet en question tous les phénomènes de domination. On connaît l’antienne : tout pouvoir est mauvais car à la domination des uns correspond la domination des autres, il est impossible que les puissants n’aient pas de passions et n’aiment pas passionnément leur propre puissance… Cette affirmation d’Alain fait le fond de toute conviction libertaire comme de toute conviction libérale et c’est un leitmotiv de presque toute la pensée. Mais cette conception du pouvoir identifiée à la violence et à la coercition est dit Hannah Arendt, prépolitique et elle trouve peut-être son modèle dans le paradigme pastoral du Politique de Platon. Ce dialogue importe ou introduit dans l’espace public de la polis ce que l’on trouve dans l’espace privé domestique, dans l’espace pré politique de l’oikos ou de la domus : l’inégalité des statuts et la violence dominatrice du dominus. Le roi est comme un pasteur qui exerce sa domination coercitive sur son troupeau en réglant les mariages et en sélectionnant la race.
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