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L'Affiche, la Contraception et l'Avortement : Une Histoire de Lutte et d'Évolution en France

Introduction

L'histoire de la contraception et de l'avortement en France est intimement liée à l'évolution des mentalités, des lois et des luttes féministes. Des affiches militantes aux débats parlementaires, en passant par les actions clandestines, ce récit témoigne d'une transformation profonde de la société française. Le Mouvement Français pour le Planning Familial (MFPF), acteur central de cette histoire, a joué un rôle déterminant dans l'accès des femmes à la maîtrise de leur corps et de leur fécondité.

Le Planning Familial : Un Acteur Majeur

Le Mouvement Français pour le Planning Familial (MFPF) a célébré ses cinquante ans en 2006, offrant l'occasion de revenir sur l'histoire d'une association qui a participé à de nombreux combats pour changer la vie des femmes sur les plans social, politique et culturel.

Une affiche du Planning Familial illustre magistralement cette évolution : la femme mariée peut avancer librement, protégée de la chute d'une masse d'objets du quotidien par un parapluie symbolisant le contrôle de ses grossesses et de son rôle de mère. Les hommes risquent à leur tour d'être écrasés sous le poids des objets ménagers, ce qui met en valeur l'évolution des rapports hommes/femmes.

L'organisation de l'association reflète aussi les évolutions du féminisme et du militantisme féminin. D'abord très hiérarchisée et composée essentiellement de médecins, et pour moitié masculins, elle devient plus militante, plus féminisée à partir des années 1970 ; puis le terme de féministe est intégré officiellement dans les années 1980. Après 1981, elle bénéficie des subventions du ministère des Droits de la femme.

À travers les affiches produites pour informer, sensibiliser, illustrer, c'est l'histoire d'une longue lutte que l'on perçoit, c'est l'engagement de femmes et d'hommes pour changer les mentalités et les lois. Elles proviennent des archives du MFPF conservées au Centre de Documentation (4 square Saint-Irénée, Paris, 75004) et ont, pour certaines, été numérisées.

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Les Débuts Clandestins et la Lutte pour la Légalisation

À Nantes, c'est en 1962 qu’est créée une petite permanence du Planning Familial, non-déclarée et confidentielle, dans les locaux de la Fédération des Amicales Laïques, rue du Préfet-Bonnefoy. Au même moment, une poignée d’étudiants, syndiqués et militants à l’UNEF (Union nationale des étudiants de France, syndicat étudiant naissant affilié à la gauche), milite pour la création d’un Planning familial à destination du public étudiant. L’initiative est portée notamment par Michel Cantal-Dupart, alors jeune étudiant à l’école d’architecture de Nantes qui sera ensuite très engagé dans la défense des banlieues dans les années 1980 et Joëlle Brunerie-Kauffmann, étudiante en médecine qui une fois devenue gynécologue continuera à porter haut et fort les combats féministes. Les étudiantes y viennent en consultation. Or, à l’époque, seule l’obtention d’une ordonnance pour un diaphragme à commander en Angleterre permet d’accéder à la contraception. Mais la pratique est à la limite de la légalité et très peu de médecins acceptent alors d’établir ces ordonnances.

L’adoption le 14 décembre 1967 de la loi, dite « loi Neuwirth », qui rend légal l'usage de la pilule contraceptive ne règle pas tout, loin de là. Il s’agit d’abord de réussir à faire appliquer la loi, ce qui est loin d’être facile, surtout à Nantes où la tradition catholique est forte et où beaucoup de médecins préfèrent plutôt éduquer les femmes à utiliser les méthodes de contraception dites « naturelles ». Dès la fin des années 1960, le centre nantais du Planning organise des voyages en Angleterre pour des femmes qui souhaitent avorter - car la pratique de l’interruption volontaire de grossesse y est alors légale. Dès la fin des années 1960, un petit réseau de médecins militants se forme aussi pour pratiquer les premiers avortements clandestins.

La Politisation de l'Avortement et les Procès Militants

Du côté de la mobilisation militante, certains combats deviennent emblématiques. Ainsi, en 1972, le retentissant procès de Bobigny est transformé en une tribune politique pour la dépénalisation de l’avortement, par l’avocate féministe Gisèle Halimi, qui a signé le manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté et créé l’association Choisir. À Nantes, ce procès marque le début d’une forte mobilisation, avec l’organisation d’une première manifestation, le 13 décembre 1972.

Localement, le Planning familial (MFPF) et Choisir sont plutôt en faveur d’une prise en charge médicale des avortements, en faisant appel à des réseaux de médecins militants, recrutés notamment dans les réseaux francs-maçons. Mais deux autres collectifs très actifs dans ces années-là défendent davantage une pratique profane et militante des avortements clandestins. Puis est fondée, en juin 1973, « L'Assemblée Générale pour la liberté d'avorter » regroupant les premiers médecins ayant pratiqué la méthode Karman, mais aussi des militantes féministes. Comme le raconte cette militante, le groupe défend une pratique de l’avortement réalisée par des femmes, non-médecins : « J'ai fait à peu près 90 avortements par la méthode Karman que j'avais apprise… notre groupe s'appelait l'Assemblée Générale pour la liberté d’avorter… et était plutôt de sympathie libertaire, disons… On était assez mal vu d'ailleurs, parce que chez nous il y avait des médecins et des non-médecins. On avait publié d'ailleurs la liste de nos noms, pour voir… »

La Loi Veil et sa Mise en Œuvre

Finalement, le 17 janvier 1975, la loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse (IVG) dite « Loi Veil », du nom de la ministre de la Santé du Gouvernement de Jacques Chirac, Simone Veil, est promulguée. Un combat s’engage immédiatement localement pour sa mise en œuvre car, encore une fois, beaucoup de médecins gynécologues se montrent réticents, voire franchement hostiles à l’appliquer, comme en témoigne cette militante du Planning : « À Nantes, il a fallu tout de suite se battre pour le droit à l'avortement. Quand on a eu la loi Veil, ce n'était pas fini, puisque d'abord, il fallait la faire appliquer, donc il y a eu des mobilisations. Moi, j'ai été aux manifs. Il y avait des résistances… comment dire ? Une résistance passive à l'installer, quoi…

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Le Contexte Juridique et la Répression Historique de l'Avortement

Si l'avortement est interdit et criminalisé au moins depuis l'édit de 1556, l'interdiction applicable en 1975 est issue de l’article 317 du code pénal. Il punit de peine de prison et d’amende le fait de subir, de pratiquer ou d’aider un avortement. Les membres du corps médical peuvent, en outre, être condamnés à une interdiction d’exercer. Cet article trouve son origine dans l’instauration du code « Napoléon » de 1810. L’avortement était alors défini comme un crime, jugé par une cour d’assises, et puni d’une peine de réclusion. Les membres du corps médical ayant pratiqué un avortement étaient, eux, passibles des travaux forcés.

La répression de l’avortement a été renforcée dans le contexte de la politique nataliste suivant la fin de la Première Guerre mondiale. La simple incitation à l’avortement et la propagande anticonceptuelle sont interdites par la loi du 1er août 1920. N’était donc plus seulement puni l’acte en tant que tel mais le discours incitant les femmes à mettre fin à une grossesse. Si ce discours aboutissait à l’avortement, celui-ci devenait un crime, les dispositions de l’article 317 du code pénal s’appliquant. Pourtant, les jurys d’assises étant jugés trop indulgents, la loi du 21 mars 1923 a défini l’avortement non plus comme un crime mais comme un délit, jugé par les tribunaux correctionnels. En donnant compétence aux juges professionnels, le législateur espérait ainsi rendre plus applicables les peines infligées.

Sous le régime de Vichy, la répression est considérablement renforcée par la loi du 15 février 1942. L’avortement est alors considéré comme un crime d’État passible de la peine de mort. Pour avoir procédé à 27 avortements, Marie-Louise Giraud est guillotinée le 30 juillet 1942. Un an plus tard, le 22 octobre 1943, Désiré Pioge est exécuté pour avoir aidé 3 femmes à avorter. La loi de 1942 est finalement abrogée à la Libération.

Du Contrôle des Naissances à la Liberté des Femmes

La libéralisation de l’avortement s’inscrit dans le sillage de l’action du Mouvement français pour le Planning familial (MFPF) qui, depuis les années 1950 face à la politique nataliste de l’État français, promeut les moyens contraceptifs « modernes » (diaphragme placé dans le vagin, pilule, dispositif intra-utérin, plus couramment appelé le stérilet). La loi Neuwirth adoptée en décembre 1967 autorise leur usage en les plaçant sous contrôle médical et sous des conditions de délivrance strictes (autorisation parentale pour les mineures, non remboursement, carnets à souche pour surveiller le recours aux contraceptifs).

Mais la politisation de l’avortement comme liberté des femmes émane d’autres espaces contestataires des années 68 : les groupes féministes, sous la bannière du Mouvement de libération des femmes (MLF), brisent le silence entourant cette pratique clandestine et en font un révélateur de la contrainte au mariage et au coït, de l’assignation des femmes à la maternité et de leur exploitation économique. Le manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté, publié en avril 1971 dans Le Nouvel Observateur, vise à sortir l’acte de l’opprobre en associant les signatures d’anonymes à celles d’intellectuelles et d’artistes. La défense des femmes signataires face à d’éventuelles sanctions est à l’origine de l’association « Choisir » qui poursuit la voie juridique et légale de défense du droit d’avorter. Puis viennent les retentissants procès de Bobigny : Marie-Claire Chevalier, une mineure ayant avorté des suites d’un viol, sa mère et trois autres femmes qui l’ont aidée, sont toutes jugées à l’automne 1972.

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Le Rôle du MLAC et la Revendication de l'Avortement Libre et Remboursé

En 1973, l’action collective pour le droit à l’avortement prend un tournant décisif. En février, le Groupe Information Santé (GIS) - créé en 1972 par des médecins ayant milité dans des organisations d’extrême gauche, bientôt rejoints par d’autres professionnels de santé pour mener une réflexion critique sur les inégalités de santé et le pouvoir médical - fait paraître dans Le Nouvel Observateur le manifeste des 331 médecins déclarant pratiquer des avortements. Afin de les protéger de poursuites judiciaires et disciplinaires, le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) est lancé en avril 1973 à l’initiative du GIS et du MFPF.

La forte médiatisation de cette transgression de la loi précipite la mise à l’agenda gouvernemental, au nom d’un nécessaire retour à l’ordre. Après le timide projet Messmer en 1973 qui consistait à élargir l’accès à l’avortement thérapeutique, Valéry Giscard d’Estaing, plutôt mitigé sur le sujet mais désireux de se poser en président modernisateur, confie le dossier à la ministre de la Santé Simone Veil (1927-2017), une figure féminine consensuelle susceptible de dépasser les frontières partisanes. Au préalable, un texte voté en novembre 1974 vise la normalisation de la contraception avec son remboursement par la Sécurité sociale et son accès facilité pour les mineures. Cependant, la loi Veil apparaît comme une loi de compromis qui ne consacre ni un véritable droit pour les femmes à disposer de leur corps, ni un acte médical comme un autre. Il faut d’ailleurs attendre 1982 pour que le gouvernement socialiste fasse adopter le remboursement partiel de l’IVG par la Sécurité sociale. De plus, sa pratique est strictement réglementée, uniquement autorisée dans un cadre médical, notamment pensé pour mettre un terme aux avortements militants réalisés à domicile.

Le MLAC et la Normalisation de la Régulation des Naissances

Comme le font chaque année des centaines de milliers de femmes en France nous avons avorté. Cette déclaration n’est donc pas un aveu de culpabilité mais un acte d’accusation. Nous sommes quelques privilégiées à avoir pu interrompre notre grossesse dans des conditions médicales et psychologiques satisfaisantes et nous savons maintenant, pour l’avoir vécu, que l’avortement peut être un acte techniquement simple et non traumatisant. Mais parmi ces autres femmes, celles qui sont trop pauvres, trop seules, auxquelles il ne reste que la sonde, les injections, l’aiguille à tricoter, puis le curetage fait par des médecins dans des conditions atroces, combien resteront définitivement stériles, mutilées physiquement et moralement. Rien, ni personne, et surtout aucune loi aussi sévère fut-elle, n’a jamais empêché une femme d’avorter lorsqu’elle l’avait décidé. Il serait grand temps que cesse l’hypocrisie qui entoure ce problème. Il est vrai que, sentant une prise de conscience se faire chez vos électeurs et électrices, vous avez décidé de modifier la loi caduque de 1920, mais de législature en législature, vous n’en finissez pas de mettre au point un projet de loi qui ne résoudra rien puisqu’il ne concerne pas la majorité des femmes et que la décision, encore une fois, est retirée à la principale intéressée, la femme. - le remboursement par la sécurité sociale de tous les examens médicaux qu’elle nécessite et le remboursement des moyens contraceptifs.

Ce texte du MLAC souligne la banalité statistique de l’avortement, qui concerne tous les milieux sociaux. Face à la répression et à l’opprobre social, les femmes n’ont d’autre choix que de recourir à l’auto-avortement (par des outils tels que la fameuse aiguille à tricoter ou l’injection d’un liquide) ou à des avorteurs et avorteuses qui exercent parfois des professions de santé. En cas de complications, une partie de ces actes se termine à l’hôpital, où il n’est pas rare qu’elles subissent des insultes sexistes et un curetage à vif à visée punitive.

Avec cette lettre ouverte adressée aux députés, le MLAC poursuit l’entreprise, amorcée par le MLF, de sensibilisation de l’opinion publique aux souffrances et aux injustices subies par les femmes. Alors que la contraception est encore peu accessible, le MLF exige l’autodétermination totale des femmes en matière de régulation de la fécondité et de la sexualité, se démarquant ainsi de l’argumentaire de santé publique qui domine le camp pro-avortement. Au début des années 1970, le MLF a imposé dans le débat public la question sous un jour nouveau, en plaidant pour une reconnaissance de la pleine liberté des femmes (sans accord de commissions médicales), une revendication ici reprise par le MLAC avec le mot d’ordre « avortement libre et remboursé par la sécurité sociale ».

Cette lettre du MLAC appelle à la normalisation des moyens de régulation des naissances au nom de l’épanouissement des individus, tout en les hiérarchisant : l’avortement serait un dernier recours en cas d’« échec contraceptif ». L’insistance du texte sur le triptyque information sexuelle, contraception et avortement, alliée à la rhétorique de « l’enfant désiré et aimé », est significative du glissement général depuis la répression judiciaire vers un encadrement socio-sanitaire de ces questions misant sur l’éducation, la responsabilité des individus et le souci de soi.

Derrière les accusations de duplicité adressées aux députés, le MLAC cible plus largement les décideurs politiques et les représentants de l’ordre juridique, médical et religieux. La morale catholique pèse fortement dans le camp anti-avortement et imprègne les contre-mobilisations mises sur pied dès 1970, à l’instar de l’association « Laissez-les vivre » qui axe son discours sur l’humanisation du fœtus.

La Révolution du XXe Siècle : La Liberté de Disposer de Son Corps

Comme en 2012 on commence à avoir un peu de recul sur le siècle passé, on se rend compte aujourd’hui que LA grande révolution du XXe siècle, s’il y en eut une, fut celle menée par les femmes pour la liberté à disposer de leur corps, grâce au droit à la contraception et à l’avortement. Depuis que l’humanité existe, un des enjeux principaux du pouvoir masculin a été de garder le contrôle sur la procréation et donc sur le ventre des femmes. Mais depuis toujours aussi, dans le secret, les femmes ont tenté de mettre fin à des grossesses non désirées, avec les moyens du bord : potions soit disant abortives, queue de persil, bain de moutarde… Avec toujours la peur de rater son coup, la peur de se faire prendre, la peur d’y laisser sa peau… Comment se fait-il qu’il a fallu attendre 1970 pour que le droit à l’avortement entre dans le débat public en France ?

Menaces et Vigilance

Une histoire à rappeler d’urgence aussi parce que ce droit à l’avortement, on le sait, est menacé. En France, il devient difficile de trouver un hôpital qui le pratique. Et regardons ce qui se passe en Hongrie… Une des premières mesures antidémocratiques et liberticides du gouvernement de Victor Orban, a été (au nom de la grandeur du peuple hongrois, mais sans beaucoup penser aux Hongroises) de supprimer leur droit à l’avortement…

tags: #affiche #contraception #et #avortement #histoire

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