Introduction : Le Maupas, un quartier lausannois face à la gentrification
Le Maupas, une portion de la ville de Lausanne, présente des signes précurseurs d’un quartier en voie de gentrification. Cette transformation soulève des questions sur l'impact des aménagements urbains et de leurs usages sur la population locale. Cet article propose une exploration de ce phénomène à travers une approche praxéologique des espaces publics urbains, en mettant en lumière les dynamiques culturelles, de mobilité et de convivialité à l'œuvre dans le quartier.
Le Maupas : Délimitation et Identité
Situé à quinze minutes à pied du centre historique et commercial de Lausanne, ville suisse de 125 000 habitants, "Le Maupas" est le nom que donnent couramment les habitants à cette partie de la ville. Cette portion de Lausanne a une visibilité et une délimitation objective pour la municipalité, notamment grâce à l’association France-Collonges-Maupas (FCM) qui s’est battue pour limiter la circulation à 30 km/h.
Outre l'association FCM, un autre groupe s'est formé autour de la volonté de proposer chaque année une fête du quartier, le Maupazique, depuis 2007. D'année en année, les fêtes de ce genre fleurissent. En août 2009, l'association FCM a à son tour mis sur pied un événement similaire. On compte également des rencontres de voisinage comme la « Fête des Voisins » ainsi que les fêtes de certaines rues, la plus connue étant la Fête des Echelettes.
Gentrification : Un Processus Dynamique et Complexe
La gentrification est souvent perçue comme un phénomène bicéphale. D'un côté, elle est analysée à travers les structures socio-économiques, notamment la hausse des loyers, révélant ainsi ses effets potentiellement dévastateurs. D'un autre côté, elle est considérée comme une amélioration des conditions de vie d'un quartier, mettant en avant le potentiel d'action des agents gentrifieurs, caractérisés par leurs pratiques de consommation et de reproduction.
Cette conception duale pose problème, car elle tend à ignorer les catégories hybrides de la population, comme les nouveaux habitants réfractaires à l'amélioration de la qualité de vie d'un quartier, y voyant une menace de hausse des loyers. De plus, elle occulte la dimension dynamique et processuelle du phénomène, en se concentrant uniquement sur les conséquences induites par l'arrivée de "nouveaux habitants" et le départ des "habitants traditionnels".
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Afin de saisir la gentrification dans sa complexité, il est essentiel d'examiner les conditions de son émergence et de sa réactualisation. La gentrification n'est ni un fait en soi, ni une réalité a priori, mais plutôt un phénomène décelable a posteriori, qui s'étend temporellement sans que l'on puisse nécessairement anticiper son ampleur. Ainsi, certains quartiers sont "en cours de gentrification".
Le processus de gentrification peut engager et dépendre autant des volontés politiques (par exemple, les politiques urbaines qui tentent de revaloriser certains quartiers) que des agir situés de la part des acteurs immédiatement concernés. Il est donc pertinent de distinguer les processus de gentrification dont l'impulsion provient du haut (des autorités) de ceux dont l'impulsion est donnée par des groupes locaux qui se composent autant d'anciens que de nouveaux habitants. Dans le quartier du Maupas, nous avons plutôt affaire à cette deuxième situation, où l'impulsion est donnée par le bas.
Résistances Tacites : Coulisses et Préludes
L'article met en lumière les actions et les configurations résistantes à une éventuelle gentrification par le bas. De par la nature de celle-ci, une résistance organisée n'est pas encore possible car inadéquate. Néanmoins si une telle impulsion de changement s'effectue déjà, il n'y a pas de raison de croire que des mouvements (même microscopiques) de résistance n'aient pas lieu simultanément.
Les résistances tacites sont les coulisses et le prélude des résistances organisées. Elles s'appuient sur la multiplication des sujets porteurs de résistance, entendue comme la capacité de contrecarrer, de freiner quelque chose de non-souhaitable. En plus de comprendre les sujets humains collectifs (associations, groupes) et individuels, il s'agit de tenir compte de la place qu'occupent les sujets non-humains.
Au niveau théorique, "le quartier" est considéré comme un sujet d'action possédant des caractéristiques comparables à celles des sujets humains. La perspective latourienne des objets-actants sert à poser les bases du cadre théorique de cette recherche. Dans une telle perspective, non seulement l'ontologie des entités immatérielles est prise au sérieux, mais aussi l'efficience d'actants matériels comme un ascenseur ou un trottoir. Appliquée aux entités, aux acteurs et aux actants, cette perspective part du principe qu'humains et non-humains sont avant tout culturels, avant tout sociaux.
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L'article propose une sociologie des controverses sans controverses, dans le sens où il tente de mettre en relief ce qui est d'habitude considéré comme de l'ordre du décor. L'objectif est de rendre compte des configurations urbaines quotidiennes, sans évacuer ni la question des structures sociales, ni l'engagement des acteurs sociaux. Il est dès lors possible d'étudier les expériences quotidiennes et non uniquement les conflits.
Les formes de résistance tacite, moins identifiables que des actions politiques organisées, s'insèrent néanmoins plus profondément dans les trames quotidiennes d'action. L'objectif est de mettre en valeur ces éléments quotidiens précisément, en leur donnant un poids similaire à ceux des événements et personnages principaux.
Approche Praxéologique des Espaces Publics Urbains
Le pan théorique et le pan méthodologique de ce travail s'articulent dans une approche praxéologique des espaces publics urbains. Celle-ci permet non seulement de rendre compte d'activités situées dans leur dimension processuelle et méthodique, mais constitue de plus une démarche concrète que l'observateur-trice peut suivre dans son enquête de terrain. Au sens de Louis Quéré, la praxéologie est bien plus que l'étude « du faire » telle que la définition commune de ce concept le laisse entendre. Elle tente davantage de renouer avec le « champ phénoménal » que certaines sociologies auraient perdu de vue. C'est pourquoi le verbal n'est pas le seul mode de communication pris en compte. Le non-verbal est tout aussi important à étudier.
En conséquence d'une telle posture par rapport au monde, certaines méthodes semblent plus appropriées : l'observation-participation, les méthodes visuelles, l'ethnométhodologie, la « phénoménographie », la « sociologie lyrique ». Elles ont toutes en commun l'objectif de rendre compte de la présence du/de la chercheur-se au sein son terrain d'enquête.
La mise en application de la praxéologie quéréenne proposée dans cette recherche consiste d'abord à faire usage de méthodes capables de restituer des cours d'action ainsi que de leur latéralité. Ces à-côtés correspondent à ce qu'Albert Piette nomme les « restes ».
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Dimensions d'Analyse : Culture, Mobilité et Convivialité
Divers éléments du quartier du Maupas sont mobilisés : magasins ethniques, trottoirs, routes, vélos, fêtes de quartier, ascenseurs. Par souci de clarté, ils sont présentés comme représentatifs de trois dimensions : la culture, la mobilité et la convivialité.
Le principal mode de rapport au terrain qui a fourni le matériau empirique pour la présente étude est l'observation-participation. La plupart des situations d'observation ont été possibles par l'insertion antérieure au terrain, en tant qu'habitante du quartier. Le corpus de données récoltées est constitué principalement de notes de terrain, c'est-à-dire de descriptions de situations observées. Sur une durée de trois ans et demi, le travail de récolte de données empiriques a abouti à une cinquantaine de descriptions de situations, une trentaine d'heures de films vidéo, plus de 200 photographies, pléthore de documents médiatiques et une grande quantité de documents produits par les acteurs eux-mêmes.
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